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Aram Khatchaturian (Tbilissi 6 juin 1903 - Moscou 1er mai 1978)

Le nom d’Aram Khatchaturian évoque avant tout cette célébrissime « Danse du sabre », écrite en une journée de 1942 avant la générale du ballet Gayaneh. Ostinato féroce, adapté et arrangé de mille façons. Le Concerto pour violon, créé deux ans auparavant par David Oistrakh, fit connaître le compositeur au monde entier, et s’inscrivit immédiatement au répertoire. Hormis ces deux pages illustres, l’œuvre de Khatchaturian reste, du moins en Occident, peu perçue et mal connue surtout. Elle recèle pourtant de nombreuses beautés et originalités.

Aram Khatchaturian ou le triomphe du soleil

(1903-1978)

« Que la lumière soit ! Et que la joie règne ! » (Boris Assafiev)

Gloire à la musique russe cette année, toute auréolée du jubilé Prokofiev ! Mais n’oublions pas la célébration de la naissance d’Aram Khatchaturian. Cet article tend à délivrer ce beau musicien des barreaux de la « Danse du sabre » !

La biographie du musicien se limite à quelques éléments succincts. Naissance en Géorgie, études de violoncelle à l’Ecole Gnessine puis au Conservatoire de Moscou avec Miaskovsky. Le jeune arménien développe un attrait indéniable pour l’orientalisme musical accru par son intérêt pour le folklore (comme on disait alors) de son Caucase natal. Quelques œuvres marquantes déjà : la toccata pour piano, le trio avec clarinette, la suite de danses et surtout, la première symphonie, chef-d’œuvre au sens médiéval du terme, qui couronne brillamment ses études. Passionné par le théâtre, il écrit des musiques de scène, dont celles, excellentes, pour Maskarade et La Veuve de Valence, puis un concerto pour piano en 1936, créé l’année suivante par Lev Oborine, et qui aura un succès énorme, également en Occident grâce à l’interprétation fulgurante du pianiste américain William Kapell, qui sera quasi identifié à l’ œuvre. Succès suivi, en 1940, par le concerto pour violon. Khatchaturian était lancé, en URSS et dans le monde. Vint la guerre, la ’Grande Guerre Patriotique’. Il écrit plusieurs musiques de film mais, surtout, deux de ses plus grands ouvrages : le ballet Gayaneh (1942) et la deuxième symphonie (1943). Placé dorénavant en haut de la liste des figures culturelles soviétiques, il représentera son pays - et son idéologie - en de nombreux voyages à l’étranger (USA, Angleterre, Amérique latine). Malgré les foudres jdanoviennes que lui attirera sa troisième symphonie en 1947 , Khatchaturian demeura au panthéon de la culture nationale : concerto pour violoncelle, trois airs de concert, trois rhapsodies-concertos, le ballet Spartacus et, enfin, trois sonates pour instruments seuls et un quatuor à cordes, ces dernières œuvres totalement inconnues chez nous. Carrière riche donc, couronnée d’honneurs, parcours soviétique exemplaire, popularité mondiale.

Qu’en penser aujourd’hui ? Certes, il n’a pas la personnalité profonde de Prokofiev ni celle, si complexe, de Chostakovitch. Il ne les ambitionne pas, sans doute. Mais il est, après eux, le compositeur soviétique le plus important, le plus aimé aussi. Il le mérite, à tous égards. Voyons pourquoi, de plus près.

Dès le début des années 1930, Khatchaturian trouve son langage. Le Poème ou la Toccata pour piano, le trio, seule œuvre de musique de chambre d’envergure, ou la suite de danses, démontrent à l’envi une personnalité de premier ordre, que viendra confirmer cette première symphonie de manière éclatante. Maîtrise architecturale, polyphonique, lyrique, avec une attention particulière portée à la couleur, aux jeux de timbres, à la volupté sonore des instruments (le merveilleux deuxième thème, si lumineux, de l’andante initial de la première symphonie est prémonitoire). Son langage sera clair, profondément imprégné de ces mélismes orientaux (pas nécessairement arméniens, d’ailleurs) qui frapperont tant les premiers auditeurs du concerto pour piano, dont le mouvement lent est un pur chef-d’œuvre mélodique. On y trouve aussi cet intérêt instrumental, pour la clarinette par exemple, basse ou non, réitéré dans Spartacus, la troisième symphonie ou l’Ode à Lénine. Car Khatchaturian est un maître de l’orchestre, auquel ses œuvres majeures seront consacrées.

Dominent en effet les ballets, les concertos et les symphonies. Son art orchestral se déploye avec force au travers des danses exotiques de Gayaneh (danse d’Aicha, Lezginka), ballet au scénario tout aussi édifiant qu’insignifiant, mais aux thèmes populaires balancés inoubliables de rutilance et de verve entraînante. Gayaneh est probablement son ouvrage le plus emblématique, popularisé par sa suite et, il fallait bien la mentionner, la « Danse du sabre ». Spartacus (1956), plus dramatique et exempt de connotations folkloriques, est fort intéressant, d’abord en tant que ’peplum’, genre musical plutôt rare, ensuite par la beauté envoûtante de nombreux extraits tels le fameux Adagio ou la « Danse des filles de Gadès », à l’accélération type « Bolero » caractéristique du compositeur. Une partition à redécouvrir, hors clichés idéologiques.

Les concertos ont fait la gloire de Khatchaturian, à juste titre quant à ceux pour piano et pour violon. Celui pour violoncelle (1946), malgré une poétique introduction orchestrale, sacrifie trop à la virtuosité. Défaut qui guette parfois aussi les trois Rhapsodies-Concertos tardives (1961-1968), au schéma curieux, débutant à chaque fois par une longue cadence du soliste. Celle pour piano est particulièrement impressionnante, et celle pour violoncelle frappe par sa belle clarté, et sa luminosité, encore.

Les symphonies sont dominées par l’ample Deuxième, symphonie de guerre à l’instar de la Huitième de Chostakovitch, œuvre grave, innervée par le Dies irae et le tocsin, sous-titrée « Les Cloches », mais au final confiant, dans le droit style de la ’tragédie optimiste’ chère aux autorités staliniennes. Sens intense du tragique, de la déploration, que l’on entend dans Spartacus, bien sûr, mais aussi dans la « Procession funèbre » extraite des Dix pièces enfantines pour piano de 1964, ou dans l’ andante de la Sonate de 1961. J’ai parlé de la belle Première symphonie, mais voudrais signaler l’étrange et bizarre troisième (1947), dite « Poème-Symphonie ». En un seul mouvement compact, elle est écrite pour grand orchestre, orgue (aux soli percutants) et quinze trompettes supplémentaires. Symphonie grandiose, de plein air, elle est bruyante certes, mais pas aussi ’monstrueuse’ que l’on dit. Son temps viendra, sans doute. Je voudrais évoquer ici d’autres œuvres remarquables mais peu connues, et qui méritent la plus grande attention. Avant tout le Poème festif de 1950, que l’on a pu considérer comme une quatrième symphonie que seule la peur de subir la censure officielle après le fiasco de la troisième aurait empêché Khatchaturian de la nommer ainsi, œuvre très chantante et lyrique. Mais aussi le beau Poème symphonique de 1961, la superbe Fantaisie russe (1944) au thème inoubliable, ou le sévère mais noble Ode à la mémoire de Lénine (1948).

Les musiques de scène et de film sont nombreuses, comme chez tous les auteurs soviétiques de ces années de plomb. Maskarade, bien sûr, avec sa valse et son galop bien connus, mais aussi Lermontov (1954), à l’orientalisme raffiné, et les films La Bataille de Stalingrad, Othello, Pepo ou Amiral Ouchakov, qui contiennent de jolies pages : tous témoignent de cette passion pour le théâtre : pourquoi Khatchaturian n’a-t-il donc jamais composé d’opéras, comme presque tous les compositeurs russes ? D’autant plus qu’il écrivit deux magnifiques pages vocales, l’Ode à la joie (1956), débutant par un étonnant unisson, et dont le thème de bronze se grave bien vite dans la mémoire, et ces trois airs de concert pour soprano et orchestre (le premier rayonne d’une poésie estivale quasi deliusienne !)

Khatchaturian a été diversement jugé. Héros national dans son pays, il a été trouvé « vulgaire » (Claude Rostand) ou « parfaitement respectable » (Antoine Goléa) en Occident. Il faut rappeler ici qu’au témoignage de ses contemporains, il laisse le souvenir d’un homme charmant et jovial : « se réunir avec Khatchaturian signifie beaucoup manger, boire pas mal et bavarder beaucoup » (Chostakovitch). Il fut heureux en ménage, et son épouse, Nina Makarova, était, semble-t-il, une compositrice de renom, qu’il vaudrait peut-être la peine de connaître. Ajoutons qu’il voyagea souvent à l’étranger, toujours à l’écoute d’autres opinions, et expliquant la situation des musiciens dans sa Russie soviétique. C’était un homme ouvert, et invariablement optimiste. Il eut le courage, après la mort de Staline, de réclamer moins d’ingérence bureaucratique dans la musique. Dans ses écrits, assez nombreux, il se montre tolérant, et défend la Huitième symphonie ou même Lady Macbeth de Mzensk, de Chostakovitch. Il apprécie la nouvelle musique française, et cite Milhaud, Jolivet et Dutilleux.

Décidément, Khatchaturian était vraiment un homme curieux et passionnant. Ayant offert la notoriété à l’Arménie, même si sa recréation du folklore de son pays ne correspond plus à nos critères actuels, il aura surtout, par delà sa particularité nationale, donné au vingtième siècle une musique heureuse, brillante et sans problèmes. Eloigné des problèmes de langage qui obséderont trop longtemps notre bien sérieux Occident, il délivre un art éclatant de rythmes et de lumière, pour notre plus grand plaisir.

« Je ne me lasserai jamais de le répéter : notre art doit être source de joie, chanter le bon, apporter aux gens le bonheur. Chaque artiste, à la mesure de ses forces et de son talent, se doit d’être pareil au soleil. Même dans le malheur, dans la tragédie, il faut voir la lumière et l’espoir ». (1963)

Bibliographie

Aram Khatchaturian, collectif dir. : O.Sakharova, Editions Radouga, Moscou,
Jacques Di Vanni, trente ans de musique soviétique, Actes Sud, 1987.
Frans C. Lemaire, La musique du XXème siècle en Russie, Fayard,

Discographie de base

Gayaneh, Spartacus, suites, Théâtre Bolchoi, dir. : E.Svetlanov, Le Chant du Monde RUS 288 171

Concerto pour piano et Rhapsodie-Concerto, yablonskaia, Naxos 8.550799

Concerto pour violon, Oistrakh, Le Chant du Monde LDC 278883

Œuvres pour piano, McLachlan, Olympia OCD

Série Khatchaturian par Loris tjeknavorian en ASV (symphonies, œuvres symphoniques et vocales), 5 CD

Bruno Peeters

© dimanche 6 juin 2004, par Russie.net

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