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L’Orient des photographes arméniens

Manifestation organisée avec le soutien d’Arménie, mon amie, Année de l’Arménie en France, présentée du 20 février au 1er avril 2007

Pendant la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitée du XXe siècle, de nombreux Arméniens, installés dans les grandes villes d’Orient, choisirent la photographie comme moyen d’existence.

Les Arméniens ont contribué de façon décisive au développement de toutes les techniques artisanales dans l’Empire ottoman ;
leur remarquable et intense activité s’est poursuivie au-delà de la période ottomane.

Les persécutions politiques, les massacres dont ils ont été victimes les ont amenés à transférer ces savoir-faire techniques, photographiques en particulier, dans les pays arabes du Proche-Orient où ils
avaient trouvé refuge : dans le Levant (Bilâd al-Shâm), en Irak, en Égypte, et jusqu’en Iran et en Asie Centrale. Dans l’Empire ottoman la photographie fut immédiatement confrontée à l’hostilité des milieux religieux conservateurs, laquelle s’atténua cependant peu à peu à mesure que l’Empire se modernisait sous la pression des puissances européennes. C’est du fait de l’anathème lancé contre les « faiseurs d’images » que cette pratique s’est trouvée d’emblée réservée à certaines catégories « minoritaires » de citoyens ottomans, tels les Arméniens et les chrétiens syriens. Ce sont eux qui, pendant la dernière décennie du XIX e siècle, possédaient les studios de photographie de la plupart des villes de l’Empire ottoman – et d’Égypte. À vrai dire, cette modernisation de l’Empire avait déjà discrètement commencé dès avant l’annonce, par François Daguerre, à Paris, en 1839, de l’invention baptisée de son nom (le daguerréotype).


Le sultan Mahmûd II (r. 1808-1839) qui manifestait en effet un vif intérêt pour toutes les inventions techniques européennes eut
notamment recours à des experts européens pour moderniser son armée et autorisa même la création de troupes de théâtre et d’orchestres. Sa capacité à s’inscrire en rupture par rapport à la tradition se manifesta en particulier par la présentation au
public, en 1836, de son portrait réalisé à l’huile, exposé en permanence à la caserne Süleymanie d’Istanbul. La même année, des médailles étaient frappées à son effigie, destinées à être offertes à ses hôtes de marque et aux dignitaires. C’est l’une de ces médailles
que le musicien Franz Liszt recevra, en 1847, à l’occasion d’un concert donné au Palais.

L’habitude s’établit bientôt d’accrocher des portraits de personnages importants, à l’instar de celui du sultan, dans les bureaux
des édifices gouvernementaux et les demeures des particuliers sans que cela provoquât la moindre réaction dans le peuple. Quoique rétifs aux techniques modernes, les milieux conservateurs dont l’influence diminuait n’ont pas entravé les Arméniens
dans leur exercice du métier de photographe.

Bien au contraire, ces derniers ont même si bien su saisir l’opportunité qui s’offrait à eux qu’ils ont véritablement dominé le marché de la production d’images photographiques au Proche-Orient
pendant des décennies et jusqu’au milieu du XX e siècle. Plusieurs raisons expliquent cela : au contexte politique et économique
vient s’ajouter l’essor de l’intense activité culturelle et scientifique de leur communauté, accompagnant l’arrivée en nombre de missionnaires étrangers dans l’Empire ottoman pendant la seconde moitié du XIX e
siècle. Ces derniers exerçaient leur apostolat parmi les « minorités » qu’ils souhaitaient entraîner dans la bataille alors menée par les puissances pour se répartir les (futures) dépouilles de « l’homme malade de l’Europe ».

Au plan politique, cette pénétration européenne progressive, perceptible dans tous les domaines – militaire, culturel, économique et scientifique – tout au long du XIX e siècle, joua un rôle décisif dans la formation des infrastructures économiques et des institutions
politiques du Moyen-Orient et prépara l’assaut final contre la Porte ainsi que l’établissement ultérieur des nouveaux États de la région. (...)

Les interventions militaires et politiques des puissances européennes précédaient la pénétration culturelle. Partout dans l’Empire les missions évangéliques étaient actives, depuis les confins de l’Anatolie jusqu’à l’Irak, à la Syrie, et à Istanbul. De son côté, la société arménienne – les Arméniens catholiques en particulier – témoignait d’une remarquable
production intellectuelle, autour du foyer que constituait le couvent San Lazzaro, à Venise : des imprimeries du monastère sortaient des ouvrages de chimie, de mathématiques, de physique, mais aussi des livres d’art ou d’histoire. Par là se diffusaient les plus récentes inventions européennes de la Révolution industrielle au fur et à mesure de leur apparition, parmi lesquelles la technique photographique
que le climat culturel régnant parmi les Arméniens avait préparés mieux que d’autres à accueillir et à mettre en oeuvre. (...)

Istanbul, vers laquelle convergeaient les Arméniens de l’arrière-pays était la capitale de la communauté : en 1844, 85 438 d’entre eux y vivaient et en 1886, ils étaient 149 590. 43% des Arméniens travaillaient dans le commerce et l’artisanat. Certains occupaient des postes importants dans les banques et les maisons de commerce
européennes au point que les Européens signataires de traités commerciaux avec la Porte préféraient avoir des Arméniens comme représentants exclusifs.

Un grand nombre d’Européens vinrent d’ailleurs s’établir à Istanbul, notamment après la guerre de Crimée : environ 100 000 au milieu des années 1880, la plupart vivaient dans le quartier de Péra, où se concentrait l’activité bancaire et commerciale ; c’est également là qu’étaient proposés les derniers produits de l’industrie européenne, et
que se trouvaient les studios de photographie possédés par des familles connues, tels Abdullah Frères, Garabed Baghdasarian, Antuan Zilpochyan, Mateos Papazyan, Gülmez Frères, Boghos Tarkulyan, et d’autres.

Outre cette présence des Européens à Istanbul, le nombre croissant de voyageurs au Proche-Orient, et notamment en Égypte, sur le chemin de la Terre Sainte, crée de nouveaux itinéraires touristiques et engendre une demande inédite de services, propices au développement de la photographie.


Ainsi les visiteurs de marque dans la capitale ottomane venaient-ils se faire portraiturer au studio des frères Abdullah : parmi eux, le prince de Galles Albert Edward, en 1869, l’empereur Napoléon III avec l’impératrice Eugénie, l’empereur d’Autriche François-Joseph… D’autre part, la réputation acquise par ces studios conduisait le Palais à les solliciter pour immortaliser des scènes familiales ou officielles.
En 1863, les frères Abdullah furent désignés photographes officiels du Palais par le sultan ‘Abd al-‘Azîz. En 1867, alors qu’ils participaient à l’Exposition universelle de Paris dans le pavillon ottoman, ils reçurent la visite du sultan en personne : c’était le premier voyage à l’étranger d’un sultan ottoman. En 1886, les frères Abdullah, Kevork et Hovsep, s’établirent au Caire, où ils ouvrirent une filiale, qui prospéra jusqu’en 1895, grâce à l’appui du khédive Tewfik.

Pendant que les frères Abdullah contrôlaient le marché de la photographie dans la capitale, Jérusalem était le théâtre d’une autre expérience, conduite par un pionnier, le prêtre arménien Yessayi Garabedian, qui avait ouvert, à la fin de l’année 1859, une
école de photographie dans le couvent arménien orthodoxe de Saint-James. Cette école joua un rôle important dans la diffusion de la technique photographique parmi les Arméniens vivant au Levant puisque c’est là que se formèrent des photographes comme Garabed et Kevork Krikorian, Khalil Raad – un Palestinien –, Mihran Tutundjian,
qui, avec ses frères, établira un studio dans la ville de Kharpert à la fin du siècle. Ainsi, si la seconde moitié du XIX e siècle marque l’éclatante réussite des Arméniens en matière de production des images photographiques, et ce dans toutes les villes importantes de l’Empire ottoman, la dégradation de leur situation politique et
les massacres dont ils sont l’objet pendant la dernière décennie du siècle (en 1894 et 1897), puis à nouveau entre 1915 et 1917 du fait de la politique des Jeunes Turcs, incitèrent nombre d’entre eux à s’exiler en Syrie, en Irak, en Égypte, et jusqu’en Europe et en Amérique du Nord. Pour ces déplacés et exilés, c’est encore une fois la pratique de la photographie – ainsi que de quelques autres métiers – qui leur permit de reconstruire leur vie dans leurs nouveaux lieux de résidence. Ces savoir-faire constituaient un véritable capital dont ils savaient tirer parti. Partout où ils s’établirent, ils excellent dans leurs activités et affirment leur réussite économique dans tous les domaines. Aujourd’hui encore, malgré leur forte émigration en Amérique du Nord, les Arméniens résidant en Syrie demeurent très présents dans la classe des
artisans et commerçants.

Les Arméniens se sont toujours signalés par leur « esprit de corps ». Depuis les débuts de leur activité de producteurs d’images photo-graphiques, dans les années 1860, leurs studios apparaissent comme de véritables ruches, organisées selon un principe familial.
Tous les membres de la famille étaient partie prenante, et l’affaire se transmettait de père en fils ou d’un frère à l’autre, voire à une autre famille, par mariage. Voici quel-ques exemples, parmi bien d’autres : les frères Abdullah (cités plus haut), les frères Gülmez, les frères Papazyan – à Istanbul –, les frères Melconian, les frères Sarrafian – à Beyrouth –, Garabed et Kevork Krikorian (déjà cités) – à Jérusalem –, Philippe, Vartan et Hagop Derounian – à Alep –, les frères Margoyan – à Chypre.

En conclusion, il convient de rappeler que la réputation de la photographie arménienne résulte d’une combinaison de facteurs politiques, culturels et économiques, dont l’interaction explique le degré d’excellence atteint et maintenu pendant tout un siècle, de 1859 à 1960, dans la production comme dans la commercialisation d’images photographiques. Malgré les changements radicaux survenus dans ce domaine au cours de ces dernières années, la création photographique des Arméniens constitue un témoignage documentaire
irremplaçable sur une région du monde qui a connu de profonds bouleversements. Ces prises de vue, opérées par des artisans arméniens, ne témoignent pas seulement
de leur haute compétence technique, mais aussi d’un temps et d’un monde aujourd’hui disparus, heureusement sauvés de l’oubli sur le papier photographique.


Tandis que les premiers voyageurs occidentaux photographiaient principalement les vestiges archéologiques et les sites bibliques, les photographes arméniens, eux, réalisaient une grande partie de leur chiffre d’affaires à partir des prises de vues réalisées en studio dans les quartiers populaires des grandes villes. Leurs clichés constituent aujourd’hui d’inestimables archives, une authentique chronique de la société orientale des XIXe et XXe siècles.

Les Arméniens ont contribué d’une façon essentielle au développement de toutes les branches des arts et métiers dans l’Empire ottoman. Ce phénomène a ses racines, pour une grande part, dans la situation politique et sociale qui était celle des Arméniens – et des autres communautés « minoritaires » – pendant la seconde moitié du xixe siècle et la première décennie du xxe siècle.

Victimes de persécutions systématiques et de massacres organisés, ils se dispersèrent en grand nombre parmi les villes de Syrie et d’Égypte, et la photographie devint pour eux un moyen d’existence là où ils s’étaient établis.

Au xixe siècle, les premiers voyageurs occidentaux photographiaient principalement les vestiges archéologiques et les sites bibliques. Les photographes arméniens, eux, réalisaient une grande partie de leur chiffre d’affaires à partir des prises de vues réalisées en studio ou dans les quartiers populaires des grandes villes. Leurs clichés constituent aujourd’hui des archives de grande valeur, en cela qu’ils sont une véritable chronique de la société orientale au xixe siècle. Principaux acteurs de l’histoire de la photographie en Orient, les Arméniens auront ainsi joué un rôle édifiant dans la mémoire de ce territoire qui s’étend de Constantinople jusqu’au Caire.

L’exposition présente une dizaine de ces photographes qui opéraient à Istanbul, Beyrouth, Damas, Palestine et Le Caire durant la deuxième moitié du xixe siècle et la première moitié du xxe siècle. Elle s’achève sur les tirages colorisés de Katia Boyadjian, intitulés « Carnets d’Egypte ». Dernière héritière de cette lignée de photographes arméniens, Katia Boyadjian – fille du photographe Angelo – a perpétué la tradition de colorisation (peinture à l’huile sur des tirages noir et blanc) pratiquées souvent par les Arméniens d’Orient.

Parmi les artistes qui seront présentés figurent :

- Abdullah Frères
- G. Lékégian
- Garabed Krikorian
- Abraham Guirogossian
- Yessayi Garabedian
- Sarrafian Bros
- Halladjian
- Van Leo
- Angelo
- Katia Boyadjian

Cette exposition est réalisée avec le soutien d’ALCATEL

Tous les jours sauf le lundi, de 13 h à 18 h.
Salle d’Actualité (niv. -2)

Entrée plein tarif : 4 €
Entrée tarif réduit : 3 €

Institut du Monde Arabe, Paris
1, rue des Fossés Saint-Bernard
Place Mohammed V
75236 PARIS CEDEX 05
Tél. 01 40 51 38 38 | Fax 01 43 54 76 45
Serveur vocal 01 40 51 38 11

© jeudi 1er février 2007, par Russie.net

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