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2003
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La cathédrale orthodoxe russe de Nice : un modèle d’architecture russe néo-XVIIe siècle

Paris-Nice-Moscou




A partir de 1860, sous l’impulsion de l’impératrice Alexandra Féodorovna, la colonie russe installée à Nice se développe imposant la création d’un lieu de culte orthodoxe.

Une première église sera construite rue de Longchamp entre 1857 et 1859. Mais la colonie russe devait connaître une nouvelle croissance au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et la construction d’une nouvelle église fut décidée avec l’appui de l’impératrice Marie Féodorovna (épouse du Tsar Nicolas II). En 1900, une "commission pour la construction d’une nouvelle église orthodoxe russe de Nice" est créée.

Une première tentative d’édification sur une parcelle acquise à l’angle des rues Verdi et de Rivoli devait échouer à cause d’un sous-sol inappropriée. En 1902, l’empereur Nicolas II fit don du parc de la villa Bermond qui était sa propriété personnelle pour y construire la cathédrale orthodoxe russe de Nice. Le chantier débute en avril 1903 et durera jusqu’en 1912 après avoir été interrompu faute de crédits pendant presque deux ans à partir de 1906.

Rappel historique

Les plans de la cathédrale sont dus à l’architecte M. T. Préobrajensky, professeur d’architecture à l’Académie Impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg et auteur d’édifices renommés tels que la cathédrale de Tallin . Le style adopté est celui des églises russes de l’époque prépétrovienne (fin XVIe-début XVIIe siècle). Le chantier fut suivi depuis Saint-Pétersbourg par Préobrajensky et sur place par des architectes de Nice.

Les XVIe et XVIIe siècles : la constitution d’une nouvelle architecture

Mikaïl Fiordorovitch devient tsar en 1613 et fonde la dynastie des Romanov. Cet événement, qui marque le retour à la paix, correspond pour l’architecture au développement d’un style marqué par la richesse des formes et la profusion ornementale.

Parmi les église orthodoxes russes érigées durant cette période, le Sobor Vassili Blajénny (Basile le Bien heureux) construit entre 1558 et 1561 est sans aucun doute l’exemple le plus remarquable et celui qui inspira de nombreuses réalisations y compris la cathédrale de Nice.
Ce style, caractéristique du XVIIe siècle ou de la période des Romanov, est marqué par la place très importante donnée au décor et à l’emploi de la polychromie. (chambranles des fenêtres lourdement décorés, présence de frises de céramique polychrome, étagement des kokochniki et des chatiors , emploi systématique des bulbes, emploi d’adjonctions dans le plan on observe : avant-nefs (trapeznaïas) et tour-clochers).

Le modèle d’église à cinq tours apparaît avec l’église de la " Trinité-à-Nikitniki " édifiée entre 1635 et 1653. Il s’agit déjà d’un bâtiment couvert d’une voûte supportant des rangs de kokochniki sur lesquels sont posés les cinq coupoles dont une plus importante est centrale.

En ce qui concerne les coupoles, on remarquera que les premiers exemples, légèrement bombées, apparaissent à Moscou au début du XVIe siècle. Le premier édifice à coupole en forme de bulbe connu est la cathédrale Archanguelski datant des années 1505-1509. Il s’agit d’une coupole en brique directement habillé de sa couverture dont les éléments sont cloués sur la maçonnerie. Cette " mode " des coupoles est due à l’influence de l’architecture indienne, mais alors qu’en Inde la polychromie est appliquée directement sur la maçonnerie de brique, les conditions climatiques plus rudes de la Russie ont entraîné le recours à une couverture rapportée.
En fonction des revenus de l’église le revêtement des coupoles adoptera des matériaux plus ou moins précieux. On peut donc rencontrer des écailles de bois, des carreaux de faïence et des feuilles de métal gaufrées. A la pointe des coupoles sont posées des croix ajourées (dites " Korsoum ") dont le maintien est assuré par des chaînes dorées jouant le rôle de haubans.

Les églises à coupole ne constituent pas le seul modèle existant. Au XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, un second type d’église co-existe. Il s’agit des églises à pyramides, mais à partir de 1650, le clergé proscrit l’emploi tels éléments. Les pyramides sont alors simplement tolérées pour les annexes (porches et clochers). Ce modèle inspirera l’église orthodoxe de Paris construite de 1859 à 1861.

Le XIXe siècle et les premières années du XXe siècle : l’éclectisme historique

L’architecture russe du XIXe siècle est caractérisée par une évolution semblable à celle qui touche l’Europe. On observe donc l’apparition de techniques de construction nouvelles
ainsi que le développement de styles historiques (néo-renaissance, néo-baroque, néo-gothique, style pseudo-russe...). La traduction du terme employé pour désigner d’une façon générale cet éclectisme historique est celui de " style national ", dans lequel s’illustrera Préobrajensky.
Il réalisera, outre les cathédrales orthodoxes de Florence et de Nice, les grands édifices que sont les galeries marchandes Zaïkonospasskije sur la rue Nicolskaja à Moscou, l’institut théologique Volinskaïa à Gitomir ou le projet classé deuxième pour le concours de la Douma de Moscou.
En Russie, depuis la fin du XVIIIe siècle les charpentes métalliques sont généralement utilisées pour la construction des dômes à forme de bulbe. Ces charpentes sont composées de " kruki " (chevrons) et " d’obroutchi " (chevrons). Cette évolution se fait parallèlement au développement des charpentes métalliques utilisées pour la construction navale. Le passage à la charpente métallique entraîne l’abandon de l’emploi des " dubels " au profit de liens métalliques.
Le plus souvent, la couverture associées à cette charpente est constituées de feuilles métalliques. Les exemples de couvertures en tuiles de terre vernissées sont moins nombreux. On en trouve cependant à l’église CMACA HA KPOBŒ (saint Sauveur sur le Sang) de Saint-Pétersbourg construite entre 1883 et 1907 sur les plans des architectes Parland et Macarow (dossier iconographique, fig. 5) ou à l’église POKROSKAJA des vieux croyants de Moscou (dossier iconographique, fig. 23).

Les églises orthodoxes construites hors de Russie adoptent également le style historique associé aux matériaux et modes de mise en œuvre développés au XIXe siècle.

A Paris, la cathédrale Saint-Alexandre Nevski, construite sous le second empire, adopte le style " byzantino-moscovite " ou éclectique. Dans son ensemble, l’édifice a couverture en chatior évoque les exemples russes du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle. Le projet
et l’édification de la cathédrale parisienne sont l’œuvre d’architectes russes, Roman Kouzmine et Ivan Ströhm, tous deux professeurs de l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg.

La première pierre de l’église orthodoxe russe de Florence (dossier iconographique, fig. 3) fut posée en 1899. Les plans de cette église, construite avant celle de Nice, sont déjà de Mikhaïl Préobrajensky. Le style de cette église est très proche des édifices russes du XVIIe siècle, c’est à dire à cinq coupoles et un clocher . Les coupoles de cette églises sont couvertes de carreaux et elles sont coiffées de croix dorées.

Pour l’église du Saint Sauveur, Sainte-Catherine et Saint Séraphin de Sarov à San Remo (dossier iconographique, fig. 4), dont la construction commence en 1912, le " comité de construction " de l’église fait appel à l’architecte Alexeï Viktorovitch Chtchoussev . Celui-ci dessinera ici encore une église dans le style russe du XVIIe siècle avec cinq coupoles recouvertes d’écailles multicolores. Les petites coupoles de cette église sont couvertes de tuiles à facette qui d’un point de vu stylistique rappellent la cathédrale Saint-Basile le Bienheureux de Moscou. Comme pour Nice, le chantier est dirigé par un architecte local (Pietro Agosti).

A titre de dernier exemple nous citerons l’église orthodoxe de Sofia en Bulgarie (dossier iconographique, fig. 6) dont les bulbes couverts d’écailles métalliques dorées sont formés d’une charpente métallique reposant sur un tambour en béton armé.

Les couvertures sur liteaux métalliques

En Russie, le parti retenu le plus couramment est celui d’une attache constituée d’un fil de cuivre, ce métal présentant l’avantage de n’être pas sujet à la corrosion. On trouve également parfois du Titan pour des édifices restaurés récemment. L’emploi de ces deux matériaux est à mettre en relation avec la richesse minière du pays.

1. L’emploi du liteau métallique au XIXe siècle

En France, le principe d’une couverture reposant sur un support de liteaux métalliques substituée à la pose traditionnelle sur liteaux en bois accompagne le développement de la construction industrialisée. Les traités de construction associent l’emploi du liteau fer à celui de la charpente en fer pour constituer ce qui est alors décrit comme " comble en fer " tel celui de la cathédrale orthodoxe. Les premiers exemples de charpente en fer expérimentent l’emploi de pièces métalliques relancées de chevrons en chevrons pour constituer à la fois un appui de la couverture mais également un élément de structure étrésillonnant les chevrons.
A Saint Denis, les chevrons sont " reliés par des fils de boulons, disposés suivant les horizontales du plan " . Il s’agit de longues tiges filetées, supports d’une patte de fixation de la table de cuivre, " au milieu de chaque boulon vient s’enrouler une patte ". L’emploi de la structure en fer s’intègre progressivement au chantier d’esprit historique, pour s’adapter au comble traditionnel. Vers 1870 on peut citer le rôle joué par Emile Boeswillwald, Architecte
en Chef des Monuments historiques élève d’Eugène Viollet le Duc, diffuseur, au travers de ses Entretiens d’une architecture métallique. Il réalisera la tour du Palais ducal de Nancy constituée d’une charpente métallique et couverte d’ardoises posées sur liteaux métalliques et, entre autres exemples, le comble de la nef de la cathédrale de Laon.
La difficulté que peut représenter le perçage du liteau en fer a justifié l’emploi associé du crochet en fer. Ce dispositif est particulièrement retenu pour la pose d’ardoises, matériau fin. La ligature n’est jamais évoquée, sans doute parce qu’il s’agit d’une mise en œuvre au caractère ...
Celle-ci touchera également l’architecture industrielle et dans le cas de la grande coupole de l’observatoire de Meudon, une couverture en panneaux de tôle de fer accrochées
à la charpente par des fils métalliques fut envisagée au moment de la restauration de cette coupole au début du siècle. La coupole de l’observatoire de Nice conçue et réalisée par Gustave Eiffel sera quant à elle constituée d’un charpente à fermes métalliques et liteaux couverte de feuilles en tôles d’acier directement rivetées sur la structure.

Analyse des dispositions anciennes

Charpente métallique

L’examen des charpentes métalliques révèle que celles-ci ne semble pas avoir connu de changements depuis l’origine de la construction. Les photographies des travaux réalisés
en 1984 montrent que cette charpente n’a fait alors l’objet d’aucune intervention (ni sablage, ni mise en peinture). Par conséquent on peut en conclure que les traces de peinture encore visibles aujourd’hui sont des vestiges de la peinture d’origine. Une analyse en laboratoire et des sondages micro-stratigraphiques permettront une parfaite identification des couches de préparation et de la teinte d’origine.

Mode de fixation des tuiles

L’ensemble des tuiles a été déposé soit en 1982 pour la coupole du clocher, soit en 1984 pour les cinq coupoles centrales. Le système d’accroche d’origine a donc disparu et ne peut plus être documenté par conséquent par des vestiges en place. Nous n’avons retrouvé aucun document d’archive susceptible d’apporter les informations souhaitées .
Les seuls éléments capables de renseigner sur le mode d’accrochage des tuiles à l’origine sont les photographies prises lors des campagnes de travaux qui ont eu lieu en début de chantier. On remarquera tout d’abord que sur certaines des photographies de la face extérieure des bulbes des crochets sont visibles. Leur présence est très irrégulière pouvant aller jusqu’à une quasi des crochets sur de vastes surfaces, cependant, il semble que l’emploi de ces crochets était assez généralisé. Le seul examen des photographies ne permet pas de déterminer si ces crochets furent employés à l’origine ou s’ils sont le fruit de réparations ultérieures.
En ce qui concerne les fils métalliques, seule une photographie de la couverture de la coupole du clocher permet d’avancer une identification de la nature du métal employé. D’après l’aspect visuel du fil (couleur brune foncée et texture granuleuse perceptible à l’œil nu), il semble
qu’il s’agisse d’un simple fil de fer ayant éventuellement reçu un traitement par galvanisation à l’origine. S’il a pu exister, ce traitement à bien évidemment totalement disparu au moment des travaux de 1982 . On remarquera également que les liteaux métalliques supportant la couverture sont en très bon état et ne présentent aucune trace de corrosion galvanique comme cela devrait normalement être le cas si le fil avait été en cuivre ou en aluminium.

Tuiles

L’examen des couvertures des bulbes révèle qu’une majorité de tuiles sont anciennes et qu’elles ont conservé leur émaille d’origine. Certaines tuiles anciennes ont été ré-émaillées (en fait simplement repeintes) pour leur donner une couleur blanche lors des campagnes de travaux récentes. D’autres tuile enfin sont des tuiles récentes reconnaissable par l’état de conservation de l’émaille et une différence d’aspect de la face interne. Ces tuiles ont été fabriquées
par les tuileries Blache.

1 : On soulignera que la tenue de cette commission est strictement contemporaine de l’exposition universelle de Paris en 1900 dont l’un des objectifs est la célébration de l’amitié franco-russe, scellée en 1894 et rythmée depuis par les visites du Tsar Nicolas II et de la Tsarine Féodorovna (inauguration du Pont Alexandre III).
L’alliance politique et militaire entre les deux états est soutenu par un mouvement d’échanges culturels fondé sur la redécouverte de l’Art classique, hérité de " la première alliance Franco-Russe entre le roi soleil et le grand occidentaliste de la Russie, Pierre le Grand " (Débora L. Silverman, l’art nouveau en France, politique, psychologie et style fin de siècle, Flammarion, 1994, p170).
La création du comité s’inscrit dans ce climat d’échange et peut être à ce titre interprété comme une transmission en retour vers la France d’un fragment d’architecture classique russe, loin de toute influence classique française. La simultanéité de la construction de la cathédrale de Nice avec les fondations italiennes (Florence, San Remo) ne permet pas cependant de réduire l’interprétation de cet édifice au climat d’ " Amitié Franco-Russe ". On soulignera également que la Russie est représentées à l’Exposition universelle par le Pavillon de l’Asie Russe et Sibérie, qui abrite un panorama du Transibérien. L’un des fondateurs du chemin de fer russe, Paul Georgevotch Von Derwies, réside à Nice, dans le quartier de Cimiez où il créé un vaste domaine (Valrose) et y fait construire une Isba, deuxième exemple d’architecture russe à Nice.

2 : 25 avril 1903, cérémonie de la pose de la première pierre de l’édifice.

3 : Prononcer Taline. Préobrajenski construisit également l’église de la transfiguration à Saint-Pétersbourg (détruite), plusieurs églises au Monténégro (actuelle Serbie) et la cathédrale orthodoxe de Florence.

4 : Eléments cintrés superposés permettant le passage du plan parallélépipédique de la nef au plan circulaire des tours

5 : Flèche trapue en forme de tente.

6 : Sur ce point, nous renvoyons à D. Chvidkovski et J. -M. Pérouse de Montclos, 1997, p. 100
et suivantes.

7 : Les exemples russes les plus connus du style national sont l’église Saint-Sauveur de Moscou, détruite pour construire le palais des soviets puis restituée vers 1995, le Musée national d’histoire sur la Place rouge, les galeries marchandes de la Place rouge, les Couyvents de l’île
de Valaam (au nord de la Russie), l’église saint Sauveur sur le Sang à Saint Pétersbourg.

8 : Le clocher ne fut pas réalisé. Smirnova, p. 138.

9 : Chtchoussev sera également l’architecte du mausolée de Lénine sur la Place Rouge à Moscou (ancienne Douma municipale) et de l’église russe Saint-Nicolas de Bari en Italie (1913).

10 : Denfer, p. 330.

11 : Denfer, p. 331.

12 : Dimensions de 3 par 1,5 centimètres. Les liteaux sont distant les uns des autres de 8,5 centimètres. Nous remercions Thierry Algrin ACMH de nous avoir communiqué
les renseignements concernant cet édifice.

13 : Rapport de M. Guadet au Conseil général des Bâtiments civils, séance du 17 mai 1906, archives nationales, F21 6128, dossier 15, pièce 28.

14 : Pour les dispositions techniques de la coupole de Nice nous renvoyons aux Annales de l’observatoire de Nice, Tome I, 1899.

15 : Nous rappelons ici que seul les documents graphiques relatifs à la construction de la cathédrale sont conservés in situ. Les pièces écrites n’ont pas pu être localisées à ce jour.

16 : Nous rappelons que du fait du contact avec la charpente métallique la galvanisation subit une altération plus rapide.

Pierre-Antoine GATIER
Architecte en Chef des Monuments historiques
Le Conseil général des Alpes-Maritimes





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