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Les Russes en Corse

L’histoire de l’immigration russe en Corse commence par une tragédie : l’évacuation de la Crimée en novembre 1920 par l’armée du général Wrangel.

L’année 1920 voit briller les derniers feux de la guerre civile en Russie du sud. A la fin du mois de mars, vaincu par l’armée rouge, le général Dénikine a dû faire évacuer de Novorossisk, dans une panique indescriptible, les débris de ses armées blanches. Réfugiées en Crimée, ces troupes démoralisées semblent promises à une défaite rapide. Dénikine, découragé, remet ses pouvoirs à son rival et ennemi personnel, le général Baron Wrangel.

Pendant plus de 6 mois, Wrangel donne l’illusion que les armées blanches pourraient retourner la situation en Russie et chasser les Bolcheviks du pouvoir. Mais le 12 octobre 1920, la nouvelle de l’armistice soviéto-polonais annonce que les jours de l’armée Wrangel sont comptés. Les troupes qui luttaient contre la Pologne sont envoyées sur le front de Crimée pour donner le coup de grâce. Le 8 novembre, apprenant la chute des premières lignes de défense, Wrangel donne l’ordre d’évacuation.

Tous les navires présents dans les ports de Crimée sont réquisitionnés, dont le vieux paquebot "Rion". Les bateaux russes sont mis sous la protection de la France et hissent le drapeau tricolore. L’escadre française de Méditerranée Orientale supervise les opérations. Tout se passe dans l’ordre. Quasiment tous ceux qui le désirent peuvent être évacués. En une semaine, 130 navires arrivent à Constantinople, avec 146.200 réfugiés à bord, dont 29.000 civils, souvent dans un entassement ahurissant. L’état sanitaire est catastrophique : les Russes sont décimés par le typhus, il y a même des cas de choléra et de peste. Les autorités françaises de Constantinople sont dépassées : que faire de cette masse énorme de réfugiés, armés jusqu’au dents et équipés d’une flotte de guerre complète ? Les laisser débarquer à Constantinople est inconcevable ; cette ville, sous occupation alliée, est déjà surpeuplée de réfugiés, car la Turquie est en pleine guerre : le rebelle Mustapha Kémal contrôle pratiquement toute l’Anatolie où il se heurte à l’armée grecque. La perspective de voir cette armée russe désœuvrée prendre part au conflit donne des cauchemars aux Alliés.Il faut donc éloigner le plus vite possible les Russes de cette poudrière. La flotte de guerre est envoyée à Bizerte, et Georges Leygues lance un appel aux États balkaniques pour qu’ils accueillent les troupes et les réfugiés civils. Le résultat est décevant : la Roumanie n’en accepte que 2000, la Grèce 1700, la Bulgarie 3800 ; seule la Serbie, fidèlement russophile, ouvre grand ses portes et en recueille 22.300. Au total, 34.000 personnes ont été évacuées le 1er janvier 1921. Reste donc plus de 100.000 réfugiés à loger et nourrir. En attendant une destination définitive, les Cosaques du Don ont été envoyés en Thrace à Tchataldja, ceux du Kouban sur l’île de Lemnos, et les troupes régulières sur la presqu’île de Gallipoli, dans le détroit des Dardanelles. Les civils, jugés moins dangereux, ont été répartis dans plusieurs camps autour de Constantinople.

Pour le gouvernement français, il est évident que l’armée Wrangel a cessé d’exister, et que ces milliers de réfugiés ne sont que des individualités. Mais les autorités militaires et navales sont effarées par cette façon de voir les choses : Si on licencie l’armée Wrangel sans aucune perspective d’emploi, la situation à Constantinople risque de tourner rapidement au cauchemar. Il faut absolument que la discipline militaire soit maintenue, et les troupes laissées sous les ordres des officiers russes, afin d’éviter de les voir se transformer en mercenaires ou en "grandes compagnies". Il sera alors plus facile de disperser en douceur les réfugiés vers les pays qui voudront bien d’eux. A contrecœur, le gouvernement doit se rallier à ces arguments.Wrangel, fin tacticien, s’engouffre par cette porte laissée entrouverte. Il profite de l’autorité que sont bien obligés de lui laisser les Français pour s’opposer par tous les moyens à la dispersion de son armée : propagande, pression psychologique, menaces, tout est bon pour garder un noyau irréductible d’armée blanche ; car Wrangel caresse toujours le rêve de reprendre la lutte contre les Soviets, ou de s’emparer du pouvoir si celui des Bolcheviks s’effondre tout seul. Ainsi, le séjour de l’Armée Russe à Constantinople est marqué par un bras de fer permanent entre Wrangel et les Français, qui cherchent constamment à se débarrasser de réfugiés qui coûtent une fortune au budget de la France.

Très vite, les autorités constatent que beaucoup de réfugiés ont le mal du pays. Elles voient là une belle occasion d’en diminuer le nombre ; le gouvernement fait donc savoir dans les camps que personne n’est retenu, et que la France assurera le rapatriement en Russie soviétique de ceux qui en feront la demande, toutefois sans aucune garantie sur leur sécurité une fois débarqués. Malgré cette réserve de taille, les volontaires se bousculent : de janvier à avril 1921, 9370 réfugiés retournent en Russie. A cela viennent s’ajouter les départs individuels de réfugiés ayant les moyens de vivre à leurs frais, de ceux qui ont trouvé du travail à Constantinople ou qui se sont engagés dans la Légion Étrangère.

Malgré cela, il reste encore en avril 1921 55.000 Russes nourris par la France dans les camps de réfugiés. Si l’on comptait sur les départs individuels, il faudrait des années pour disperser l’armée Wrangel. Trouver des débouchés de masse pour les réfugiés russes reste un impératif urgent.

Cet article a été publié dans la revue Études Corses n°9, publiée par l’ACSH, Archives Départementales de Haute Corse, 20405 Bastia cedex. L’auteur, Bruno Bagni, est professeur agrégé d’histoire à Toulon.

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© mercredi 29 janvier 2003, par Bruno Bagni

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