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Une semaine pour Rudolf Noureev par le Ballet de l’Opéra de Bordeaux

Le 6 janvier 1993 - 2003

Après Milan, Vienne et Paris et avant Saint-Pétersbourg, Monte-Carlo (le 17 mars), Londres, Oufa (en mai) et quelques autres villes clés, Bordeaux rend hommage cette semaine à Rudolf Noureev à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort.

C’est Charles Jude, son fils spirituel, directeur du Ballet de l’Opéra National de Bordeaux qui a mis sur pied, avec l’approbation de Thierry Fouquet, directeur de l’Opéra, cet hommage sans égal puisqu’il se déroule pendant six jours non dans le célèbre Théâtre XVIIIème siècle de Victor Louis, mais dans le vaste Palais des Sports qui peut contenir quelques 1500 spectateurs chaque soir.

Ne pouvant lutter avec les moyens de l’Opéra de Paris, Charles Jude (qui en fut l’une des plus glorieuses étoiles) a conçu deux programmes basés sur l’intimité et la créativité. Au programme d’abord trois ballets parmi les préférés de Noureev : Apollon de Balanchine -l’ouvrage qu’il a le plus dansé avec Giselle- Auréole de Paul Taylor et La Pavane du Maure, tous trois interprétés -divinement- par Charles Jude et les solistes du Ballet de l’Opéra de Bordeaux. Viennent encore des pièces originales conçues ou remontées spécialement pour cet hommage par Maurice Béjart, John Neumeier, Jiri Kylian, et par les étoiles Carla Fracci -célèbre partenaire de Noureev-, Jean Guizerix -un de ses danseurs préférés- et Irek Moukhamedov, transfuge du Bolchoï de Moscou pour devenir, comme Noureev, un des principaux « guest » du Royal Ballet à Londres.

Pièce maîtresse, et la seule figurant aux deux programmes, Apollon (chef d’œuvre immortel d’un Balanchine âgé de 24 ans seulement quand les Ballets Russes le créèrent en 1928 !) a été remonté, fait exceptionnel, par Charles Jude lui même, avec l’autorisation du très strict Balanchine Trust, à l’expresse condition qu’il en soit lui-même l’interprète à toutes les représentations. On ne peut imaginer plus splendide Apollon, ni danseur possédant une telle autorité, une aussi stupéfiante stabilité et une maîtrise égale de ses moindres gestes. La maturité lui confère un calme olympien, mais -à près de 50 ans !- le danseur conserve toute sa souplesse, toute sa force dans des portés acrobatiques sans effort -notamment lorsqu’il tient Terpsichore en équilibre sur sa nuque - et confère un esprit jeune et ludique bien souvent absent dans l’interprétation de nombreux grands artistes. Il nous fait découvrir le sens oublié de certaines expressions. Enfin la beauté des ports de bras et l’élégances des mains de Charles Jude sont célèbres et uniques. Il incarne Apollon avec l’aisance d’un artiste qui a rodé le rôle une centaine de fois alors qu’il ne l’a plus à son répertoire depuis 1996. Mais outre qu’il eut le privilège de danser ce ballet en alternance avec Noureev en tournée, Charles Jude a eu la chance, étant jeune coryphée, de travailler le rôle avec George Balanchine qui le choisit comme remplaçant. Mais ce n’est qu’en 1979 que le danseur étoile fut pour la première fois Apollon sur la scène de l’Opéra de Paris.

A ses côté Emmanuelle Grizot, étoile de l’Opéra de Bordeaux, incarne une Terpsichore en parfaite harmonie de style et d’esprit, tandis que Stephanie Roublot (Calliope) et Magdalena Lonska (Polymnie) font valoir des jambes et une ligne on ne peut plus balanchiniennes.

Cet hommage à Noureev s’ouvre par un court montage de la Cinémathèque de la Danse, montrant Noureev sous ses facettes les plus diverses (« Dieu qu’il était beau ! » s’est exclamée une spectatrice à la première image) avant de s’achèver par un triple hommage à Noureev et à deux de ses partenaires du Chant du compagnon errant de Béjart : Paolo Bortoluzzi, qui créa ce pas de deux à ses côtés en 1971 à Bruxelles -et qui fut directeur du Ballet de Bordeaux de 1990 jusqu’à sa mort- et Jorg Donn avec qui Noureev le dansa à Vienne en 1978. Trois grand artistes emportés par le même fléau à quelques mois de différence il y a dix ans.

Aussitôt après ce film le jeune et brillant danseur argentin Octavio Stanley, du Ballet de Lausanne, interpréta un solo conçu par Maurice Béjart pour cette soirée : Le Chant du clown errant. Sur des musiques de Nino Rota et Gustav Mahler, cet artiste sensible passa du rôle de clown -dans le costume porté par Jorge Donn dans Nijinski clown de Dieu- à celui de danseur classique, (en sobre maillot noir comme Noureev au travail), virtuose brisé dans son élan, et offrant au public, dans un geste très émouvant, sa vie, son art et son amour, symbolisés par une simple rose.

La seconde partie du premier programme s’ouvre par un solo magique du chorégraphe américain David Parson -élève de Paul Taylor- Caught qui emballa tellement Noureev quand il le vit, qu’il voulut absolument le danser. Mais jamais David Parson ne voulut lui céder les droits d’un ballet avec lequel il remportait un succès mondial ! C’est un jeune phénomène de la compagnie néerlandaise Introdans, Datio Tortorelli, qui fut à Bordeaux pendant trois soirs le bondissant soliste de cette pièce, où grâce à l’effet du stroboscope, il semblait voler sans toucher pied à terre, dans un crépitement de flashes aveuglants. Les jeunes spectateurs manifestèrent particulièrement leur enthousiasme après cette démonstration éblouissante !

Jean Guizerix, qui vient d’être nommé directeur du Ballet du Nord en remplacement de Maryse Delente, a conçu une impressionnante évocation intitulée Fludor Veeruon (anagramme de Rudolf Noureev) où de dos, coiffé d’un béret et drapé dans une immense cape noir il nous donne l’impression de voir Rudolf lui même. Un petit train électrique en marche rappelle la naissance du danseur russe dans le Transsibérien, et après avoir suggéré, en pantalons de cuir et chemise noire, de très nombreux rôles de Noureev (du Corsaire à Manfred et de Raymonda à Pierrot Lunaire) Jean Guizerix roule en slip noir dans la mer, quelque part entre Galli et Saint Barthélémy, les derniers refuges marins de Noureev déjà gravement atteint par la maladie. Une création à caractère unique, par un danseur étoile intime de Noureev, et bien dans l’esprit original et créatif voulu par Charles Jude pour cette « Semaine ».

Autre pièce à caractère unique, le Poème tragique que le danseur russe Irek Moukhamedov imagina sur la musique de Scriabine, en souvenir du premier solo que Frédéric Ashton chorégraphia pour Rudolf Noureev à l’occasion de ses débuts à Londres, invité par Margot Fonteyn pour un gala de charité en novembre 1961....

Un solo que Moukhamedov composa et dansa une seule fois à Londres en mars 1994 à l’occasion d’un fastueux hommage à son compatriote disparu un an plus tôt.

Enfin ce programme se termine par Auréole le premier ballet que Charles Jude, encore coryphée, dansa au côtés de Noureev qui avait décelé ses dons dès 1974. Sur de dynamiques musiques de Haendel, deux garçons et trois filles, expriment leur bonheur de danser, avec un enthousiasme et une insouciance délicieuses. Chef d’œuvre de Paul Taylor, grand maître de la "modern dance" américaine, qui en fut lui même l’incomparable interprète à Paris, cet hymne à la joie de vivre est interprété par le souple Mongol Yeruult Rinchindori, issu comme Noureev de l’Ecole du Kirov, par les gracieuses Juliane Bubl et Stéphanie Roublot, et par Charles Jude qui confère une noblesse et une pureté royales aux très beaux adages, en solo d’abord, puis en duo, balançant avec une charmante innocence Stéphanie Roublot entre ses bras.

Les danseurs ne sont jamais plus de cinq en scène au cours de ces généreuses soirées, mais jamais on n’a un sentiment de dénuement : bien au contraire cet hommage possède un caractère riche en invention, simple et intime dans l’émotion.

Le deuxième programme, comprend outre Apollon un autre chef d’œuvre La Pavane du Maure de José Limon sur la musique de Purcell, un des derniers ballets dansés par Noureev et Jude, lors de leur ultime tournée ensemble en Italie l’été 1991. Charles Jude qui incarnait alors Iago , passe au rôle d’Othello qu’il a abordé à l’Opéra de Paris en 1996, alors qu’il était déjà nommé directeur du Ballet de Bordeaux.

Programme aussi riche et varié que le premier, ce second accueille la délicieuse Christine Blanc dans un autre solo de Maurice Béjart, « Etude pour la Dame aux Camélias » comme une réminiscence de Marguerite et Armand conçu par Ashton pour Noureev et Fonteyn ; deux duos et un solo du Don Juan de Gluck que Neumeier remania en 1974 pour le couple Noureev-Fonteyn, dansés à Bordeaux par Joëlle Boulogne et Ivan Urban (le beau Diaghilev du Nijinsky de Neumeier récemment à l’affiche de l’Opéra de Paris) ; Passage de Blackbird duo de Jiri Kylian pour ses danseurs Ken Ossola sur scène et Megumi Nakamura sur écran, accompagnés de musiques géorgiennes. Enfin Carla Fracci, inoubliable Juliette, Sylphide et Giselle aux côtés de Noureev, lui a dédié Trois danses fatales pour Isadora Duncan que Millicent Hoidson et Kenneth Archer ont récemment reconstituées pour la grande star italienne.

A l’occasion de ce double hommage, le Ballet de l’Opéra de Bordeaux a conçu un album-programme comportant de nombreux témoignages manuscrits de chorégraphes, danseurs et amis de Rudolf Noureev, ainsi qu’une remarquable plaquette (William Blake and Co. Editeurs) comportant plus de soixante dix photos, pour la plupart inédites et provenant de collections privées, qui complète le superbe album conçu par l’Opéra de Paris (Edition de La Martinière) et qui comblera tous les admirateurs de Rudolf Noureev.

René Sirvin
7 Février 2003

© jeudi 6 février 2003, par Russie.net

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