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2005




La littérature russe actuelle

Le récent triomphe de Vassili Axionov, l’idole des années 60, est très significatif. Après de longues années d’émigration, il brille à nouveau au firmament littéraire, lauréat du prix Booker russe 2004 pour Voltairiens et voltairiennes. Porté à l’écran, son roman Une saga moscovite a fait revivre à toute la Russie le drame historique de la période soviétique et nous a fait réfléchir une fois de plus aux raisons de cette catastrophe.

Dans le triste héritage légué à la Russie contemporaine par un passé despotique, son image de pays lointain, exotique, à la fois énigmatique et effrayant, représente une large part. Les saisons russes de Diaghilev à Paris lui avaient conféré une réputation de pays ’oriental’ ; la révolution qui a suivi, les répressions staliniennes et l’isolation culturelle n’ont fait que renforcer cette réputation.

Même durant les années 90, lorsque la Russie s’est à nouveau ouverte au monde, dans la masse d’événements et de changements stupéfiants qui se sont alors produits, la conscience collective occidentale n’a retenu que des termes comme "mafia", "corruption", "nouveaux Russes", renvoyant toujours, donc, à un épouvantail exotique. Mais quelle est cette nouvelle image de la Russie que l’on pourrait proposer au monde occidental ? Impossible de donner une réponse univoque à cette interrogation légitime, car l’idée que notre pays se fait de lui-même est en cours d’élaboration, la Russie est en train de se chercher un nouveau visage.

Cette nécessité de créer un ensemble de nouvelles métaphores culturelles qui décriraient de manière adéquate les brusques transformations de la société russe a naturellement engendré une tentation de reconsidérer radicalement notre histoire et nos traditions, sans quoi il ne saurait être question de dessiner une nouvelle carte mentale de notre pays. Cette situation a marqué la configuration de l’ensemble du champ culturel, influant en particulier sur l’évolution de la littérature.

La coexistence des générations et des genres
On peut considérer l’absence du traditionnel affrontement entre les génération comme la spécificité première du processus littéraire russe de ces quinze dernières années. L’éclatement de l’Union soviétique et la disparition de la censure ont créé une vraie tour de Babel de la culture : l’espace russe a soudain été envahi à la fois par des écrivains étrangers autrefois interdits, par la littérature russe de l’émigration et de la dissidence, par la pensée intellectuelle occidentale et la philosophie russe, par l’art occidental et l’underground russe ; tout cela, pour les lecteurs, se présentait comme des nouveautés à la mode, au même titre que les textes effectivement nouveaux. Dans un climat aussi étrange, la pratique littéraire a connu des métamorphoses surprenantes. Tout d’abord, certains auteurs classiques vivants de l’underground littéraire connaissent une seconde jeunesse.

Mais, si auparavant, leur tâche était de démolir la façade flatteuse de l’histoire soviétique, en poussant certains éléments de l’esthétique "grand style" jusqu’au grotesque et à l’absurde, ils se sont efforcés, dans les années 90, d’atteindre l’objectif inverse, de restaurer l’harmonie de l’existence, en rassemblant les débris de la vie précédente, emportée par le vent des bouleversements révolutionnaires de la fin des années 80, et en les intégrant à un nouveau tableau du monde.

À cet égard, le récent triomphe de Vassili Axionov, l’idole des années 60, est très significatif. Après de longues années d’émigration, il brille à nouveau au firmament littéraire, lauréat du prix Booker russe 2004 pour Voltairiens et voltairiennes. Porté à l’écran, son roman Une saga moscovite a fait revivre à toute la Russie le drame historique de la période soviétique et nous a fait réfléchir une fois de plus aux raisons de cette catastrophe.

Dmitri Prigov, lui aussi, s’est attelé à la reconstruction du passé. Dans la trilogie qu’il vient d’achever, il tente de décrypter le mystérieux algorithme interne de la vie russe (avec son roman Vivez à Moscou), de trouver une métaphore nouvelle de l’existence en reconsidérant l’ancienne expérience de la vie et de l’esthétique à travers le prisme d’une culture « orientale » différente (Mon Japon seul), de mettre en évidence la genèse des cataclysmes actuels et de prévenir les prochains en intervenant dans l’histoire (Renat et le Dragon). Inventeur d’une « poésie sur fiches » tout à fait à part, le poète conceptuel Lev Rubinstein est passé à la prose à partir des années 90. Il a travaillé comme journaliste, notamment dans les rubriques consacrées à la vie culturelle où il a mis au point un genre original d’ « études de mœurs » lyrique. Réunies en un livre intitulé À la poursuite du chapeau et autres textes, elles forment un nouvel ensemble, où la biographie du héros apparaît comme une suite de pertes et d’acquisitions d’une réalité concrète (objets du quotidien, milieu urbain, paysages, modes, habitudes).

En décrivant les détails et les réalités disparus du mode de vie soviétique, l’auteur accentue la sensation de changement soudain d’époque pour la société et pour lui-même. Vladimir Sorokine, conceptualiste de la jeune génération, a gagné une popularité sulfureuse (en partie grâce aux procès et aux violentes attaques dont il a fait l’objet de la part de l’organisation extrémiste Ceux qui marchent ensemble*).Dans ses romans datant de cette époque (Un mois à Dachau, Moscou heureuse, Le lard bleu, entre autres), il met à nu les fantasmes collectifs d’une société post-soviétique traumatisée. Dans ses œuvres plus récentes (La glace, La voie de Bro), il étudie l’émergence d’un état d’esprit fascisant dont il voit la source dans l’ambiance totalitaire.

Les écrivains émigrés réintègrent la scène littéraire
Par ailleurs, depuis quelques années, des artistes non-conformistes sont apparus sur la scène littéraire dans un emploi nouveau pour eux, celui d’écrivain. Ils bénéficiaient depuis longtemps d’une renommée internationale et vivaient, comme il se doit, à l’étranger. Ilia Kabakov a ainsi publié ces dernières années Années 70, Trois installations, 52 dialogues dans une cuisine communautaire (avec Iouri Kuper), qui constituent un mélange de souvenirs sur la vie du milieu underground, une analyse de son adaptation à une culture étrangère et un énoncé de ce qui fonde sa création.

Le peintre Victor Pivovarov, installé à Prague, n’a pas tardé à suivre son exemple (L’agent amoureux, Les cahiers gris), de même que Vladimir Iankilevski (Et deux silhouettes...) et Valentin Vorobiov (Ennemi du peuple), qui vivent tous deux à Paris, ou encore Mikhaïl Grobman (Léviathan), qui a choisi Israël.

Autre particularité intéressante du paysage littéraire d’aujourd’hui : l’arrivée en nombre d’universitaires, qui contribuent à renouveler les genres et les styles de la prose russe. Mikhaïl Bezrodny, spécialiste en histoire de la littérature russe, a publié La fin de la citation peu après s’être installé en Allemagne. Il y fait figurer des passages de livres, des citations sorties de leur contexte, des commentaires de textes littéraires et des réflexions philosophiques, qui recréent la tragédie classique de l’intellectuel russe émigré dont la langue maternelle constitue le dernier soutien.

Peu après, Alexandre Jolkovski a publié ses Vignettes souvenirs. Émigré aux États-Unis dans les années 70, il y est devenu professeur d’études slaves. Toujours par fragments de souvenirs, il évoque le quotidien dramatique du milieu universitaire à l’époque soviétique, en décrivant en parallèle et avec humour la routine de l’establishment académique américain actuel.

Le dernier roman du grand philosophe Alexandre Piatigorski, qui vit en Angleterre depuis de nombreuses années, Un homme antique dans la ville, en tant que roman policier intellectuel renvoie directement à Umberto Eco. Grigori Tchkhartichvili, diplômé de japonais, a pour sa part pris place dans la littérature à grand tirage, en rédigeant, sous le pseudonyme de B. Akounine, des « romans policiers à destination de l’intelligentsia ».

Mais la vraie révélation intellectuelle de ces dernières années a été l’ouvrage du fin connaisseur de l’Antiquité qu’est Mikhaïl Gasparov. Ses Notes et extraits, où il emploie lui aussi un procédé de juxtaposition éléments narratifs, extraits et citations, souvenirs, rêves, mêlés à des essais critiques et des manifestes littéraires, provoquent une vive émotion esthétique.

Un audacieux équilibre entre fiction et non-fiction
Il convient de noter que la nouveauté principale apportée par la plupart des textes actuels consiste dans leur audacieux équilibre entre fiction et non-fiction. On remarque aussi une volonté de produire un effet visuel, qui s’exprime aussi bien par la recherche de nouveaux moyens descriptifs que par l’introduction de dessins, ou de photos dans la trame du texte. La fragmentation du récit est également une caractéristique commune à la majorité des livres.

On peut l’expliquer comme une réaction naturelle à la désintégration du mode de vie auquel nous étions habitués, réaction au bouleversement de notre perception du monde après la révolution de 1991. D’autre part, les nouvelles technologies ont stimulé l’intérêt pour les formes ramassées, laconiques. Ainsi, il y a quelques années, Très courts textes, publiés à la suite d’un concours de récits ultra-brefs, avait recueilli un grand succès.La recherche d’une nouvelle identité collective a conduit à une réévaluation de l’héritage intellectuel légué par les classiques russes, ainsi qu’à une révision de la hiérarchie des genres littéraires traditionnels.

L’expérience hardie menée par Vladimir Toutchkov en est un bon exemple. S’inspirant des contes didactiques écrits par Tolstoï vers la fin de sa vie, il nous livre une fantasmagorie sur les années 90 en Russie (Et il gagna beaucoup de dollars... Nouveaux contes russes). Son recueil de nouvelles La mort vient par Internet est une curieuse alliance entre récit à la Tchékhov et horreur gothique. Un procédé très efficace -pour mettre en exergue le côté ahurissant de la réalité nouvelle.

Toutefois, le maître de la combinaison des genres est sans conteste Victor Pelevine, probablement le plus doué des écrivains actuels. Sa Vie des insectes (traduit au Seuil) se lit comme une transposition des trouvailles de Franz Kafka et de Boris Vian.

La mitrailleuse d’argile revisite et travestit les édifiantes épopées soviétiques sur la révolution et la guerre civile, Homo Zapiens est un parfait exemple contemporain de roman d’éducation à la manière de Goethe, tandis que sa Dialectique de l’époque de transition fleure le remake de La Défense Loujine, de Nabokov. Ce qui fait aussi le talent de Pelevine et de Toutchkov, c’est l’acuité de leur perception de l’univers contemporain, leur don pour la satire sociale, qualité rare dans la pratique postmoderne, essentiellement narcissique.

Contrairement à la plupart des écrivains russes actuels, qui calquent leurs romans d’une main assurée sur les bons vieux modèles de la fin de l’époque soviétique, ces deux auteurs déroulent une galerie de portraits marquants des nouveaux types et caractères qui sont apparus et se sont imposés dans l’éclectique société russe de ces quinze dernières années.

Cela donne un défilé burlesque de tueurs à gages et de poètes décadents, de cyniques conseillers en communication politique et de candides prostituées, de politiciens extrémistes et de racketteurs apolitiques, l’image d’un monde surréaliste de journalistes qui surfent et d’une bohème qui plane, de businessmen « gros calibre » et d’agents démoniaques de la police secrète.

Deux directions novatrices opposées
Autre caractéristique du paysage littéraire russe : l’ampleur du diapason des expériences et la diversité des pratiques innovantes individuelles ne permettent pas de discerner de courant majeur de recherche esthétique. L’effacement des frontières entre « pères » et

« enfants », dont j’ai parlé plus haut, embrouille encore plus les cartes. Cependant, au début des années 2000, on a pu remarquer dans la prose des jeunes auteurs des tendances qui permettent de penser que de nouvelles générations littéraires sont en train de voir le jour. On peut ainsi esquisser les contours de deux directions novatrices opposées, « nouveau trash » et « soft wave ».

Dans cette affaire, il y a un paradoxe : pendant que les anciens classiques de l’underground entraient dans une nouvelle phase de leur évolution, les traditions de prose sociale sans complaisance et de jeu conceptuel avec les clichés de l’idéologie, qu’ils avaient initiées, ont fait éclore, dans les années 90, une végétation luxuriante, composée entre autres de fleurs du mal. En fait, la tradition littéraire de l’absurde et de la cruauté (le fameux « trash »), émanation des tréfonds de l’underground, est venue germer sur le sol fertile du chaos post-soviétique.

Cet eldorado social et culturel qu’est devenu du jour au lendemain l’ancien empire soviétique, avec les mœurs et le discours qui ont accompagné cette « fièvre de l’or », justifiait en partie l’esthétique traditionnelle de folie et de désespoir (le titre de la dernière œuvre de Iouri Bouïda, La maison jaune, parle de lui-même). Par ailleurs, cette esthétique, élaborée dans un tout autre contexte socioculturel, limitait les possibilités de distinguer les nouveaux horizons culturels qui s’ouvraient avec la modernisation de la société, gommant les distinctions éthiques entre deux périodes historiques absolument distinctes.

C’est ainsi que de nombreux jeunes écrivains dont l’enfance a coïncidé avec le milieu des années 80 et dont la vision du passé ne s’est pas construite sur la base de leur expérience de vie, mais à partir de sources purement littéraires (mélange hétéroclite de livres du programme scolaire soviétique, de textes libérés de la censure et d’engouement pour les beatniks occidentaux) se sont montrés les consommateurs et producteurs les moins critiques de « trash », étant de fait otages d’un système de valeurs obsolète.

Cette tendance est très nette dans le premier roman d’Irina Denejkina, Vodka-Cola (traduit en Points-Seuil) et dans ceux de Mikhaïl Elizarov (Les ongles), ou dans les textes de Sergueï Bolmout (Tout seuls). Ils se sont aussi fait un plaisir d’adopter la tradition du jeu ironique avec les attributs et le système de métaphores du totalitarisme. C’est ainsi que chez eux, une violence lourdement doublée d’érotisme et de langage obscène se conjugue souvent à une plongée dans un contexte pseudo-historique, créé, telles des installations d’artistes conceptuels, à partir d’un « bric à brac de symboles morts » (L’amour mythogène des castes, le roman de Sergueï Anoufriév et Pavel Pepperstein, en est une parfaite illustration).

Pourtant, ce petit jeu insouciant avec les symboles soviétiques, alors que le contexte qui avait fait naître ce procédé a disparu, n’est pas sans conséquences. Les symboles totalitaires sont, aujourd’hui encore, porteurs d’une puissante charge idéologique, ils sont radioactifs. La commercialisation et l’usage intempestif du décorum totalitaire (en littérature comme à la télé) ont contribué à ranimer le passé, à faire rejaillir la nostalgie du « bon vieux temps » soviétique (et surtout chez les jeunes !)

Cela pose une fois de plus le problème du rôle et de la fonction de l’art dans le monde contemporain, de la nature et des limites de la fiction, de la responsabilité de l’intellectuel envers la société. En ce sens, la situation russe fait partie du drame mondial ; la tragique « expérience russe » de passé totalitaire montre avec éclat qu’une volonté de se débarrasser des complexes historiques nationaux par le biais de l’oubli ou du mépris de l’Histoire peut aboutir à ce que les terribles pères ressuscités reprennent en main les enfants qui se sont piqués au jeu sans réfléchir.

« Soft wave » est l’expression par laquelle on peut désigner une autre famille de jeunes auteurs. Malgré la diversité de leurs styles et de leurs esthétiques, ils ont un point commun, le refus des stratégies de provocation et de la simplification du langage. Au lieu de l’idée dépassée d’une littérature qui se doit à tout prix de transgresser les tabous, ils préfèrent voir dans l’écriture un moyen de comprendre, de manière plus approfondie, l’humain et ses relations, personnelles et vivantes, avec le monde et le langage.

L’initiateur de cette tendance est Evguéni Grichkoviéts, à la fois dramaturge, metteur en scène, acteur et romancier, personnage culte des années 90, qui, dans sa série de pièces et dans son roman La chemise, a créé un nouveau type de citadin : un individu qui a conservé un lien avec la tradition intellectuelle russe, mais qui a également su intégrer et dominer un environnement « multimédia », et s’inscrire dans le mode de vie moderne.

Les récits de Stanislav Lvovski (À propos de fleurs et de chiens), le poète et écrivain le plus connu de la jeune génération, sont tout à fait dans l’esprit de Grichkoviéts. Tous les signes extérieurs de la « littérature des copyrighters » qu’il utilise (un rythme vif, syncopé, une immédiateté très marquée de l’action, un vocabulaire inspiré par Internet, la politique et la publicité) sont en fait profondément ancrés dans l’histoire. En détournant les clichés des médias, ils révèlent la réalité de la personne humaine dans la société postindustrielle.

La prose fragmentaire d’Olga Zondberg (Un récit très tranquille) se distingue par une attention scrupuleuse apportée aux nuances, à certains instants, aux variations d’intensité des émotions esthétiques, aux arabesques fantasques de l’existence humaine. Denis Ossokine (Les demoiselles du peuplier) inventorie les différentes innovations stylistiques et thématiques de la littérature russe du XXe siècle et tente ainsi de mieux appréhender l’expérience dramatique du siècle passé.

De l’émigration à la diaspora

Nombre de ces auteurs ont vécu hors de Russie, étudiant ou travaillant à l’étranger ; logiquement, l’oscillation de la conscience entre des mondes différents et la perte progressive de l’identité culturelle sont au centre de leurs œuvres. Dans la prose de Margarita Meklina (La bataille de Saint-Pétersbourg), l’entrelacs ironique de procédés stylistiques dévalués des classiques russes et de types de la littérature européenne crée, étrangement, une nouvelle optique pour considérer l’être humain actuel. L’héroïne d’Anastasia Gosteva (Travel Agneau) voyage à la recherche de sa « patrie spirituelle », qu’elle trouve finalement en Inde.

Le héros du roman de Léonide Kostioukov Un grand pays se dédouble dans deux personnages de sexes différents, à la fois « nouveau Russe » en Russie et aventurière de charme en Amérique, écartelé entre les deux « grands pays » qu’il aime également. Cette proclamation d’une double identité qui serait une norme a pour conséquence une révision radicale du rapport à l’émigration.

L’adieu « au sol et au destin » cesse d’être une malédiction, une catastrophe, pour devenir un choix délibéré. Dans La prise d’Ismaïl (traduit chez Fayard), le roman de Mikhaïl Chichkine, qui vit en Suisse, ce qui pousse le héros à émigrer n’est pas un conflit avec les autorités de son pays, mais une histoire d’amour qui tourne mal. Dans Passé imperfectif, de Gricha Brouskine, le départ du peintre pour l’Occident, malgré une tradition littéraire bien établie, ne finit pas en tragédie ; c’est au contraire le succès et l’accomplissement artistique qui sont au rendez-vous.

La rencontre avec l’Autre et le désir de le faire sien permettent d’enrichir l’expérience individuelle et d’étudier plus en profondeur les états extrêmes de la conscience. C’est cette tentative audacieuse qu’a entreprise Nouné Barséguian, installée en Allemagne, dans son roman Après la virgule, écrit sous le pseudonyme d’ A. Nouné. L’adaptation d’un intellectuel européen au monde coloré et sensuel israélien, l’évolution de ses idées sur le sens de sa vie et sur ses moyens d’existence (Alexandre Goldstein, Aspects d’une union spirituelle et Souviens-toi de Famagouste) bouleverse notre conception habituelle du contraste Est/Ouest.

Ainsi, sous nos yeux, la littérature contemporaine russe passe à toute vitesse de l’émigration à la diaspora. Les auteurs d’un recueil de prose israélienne contemporaine en langue russe déclarent sans ambages dans leur préface : « La littérature russe sous la forme qui est la sienne en ce début de XXIe siècle nous apparaît libérée non seulement de l’opposition entre russe et étrangère qui marquait la période précédente [...], mais aussi du rapport de ’domination - soumission’ qu’induisait l’appartenance géographique du texte et de l’auteur. Faire partie de la diaspora signifie pour nous développer les particularités de la littérature russe qui, par définition, ne peuvent l’être dans la métropole... »

On a même pu observer des cas d’émancipation encore plus radicale des auteurs envers le diktat de leur ancienne identité. Des écrivains émigrés, comme Andreï Makine en France, Gary Shteyngart aux États-Unis ou Vladimir Kaminer en Allemagne, transmettent désormais une « expérience russe » revue et enrichie, mais dans la langue de leur nouvelle patrie.

Le roman écrit en russe L’os d’or ou les Aventures d’un Yankee au pays des nouveaux Russes, de l’Américain Richard Tempest, diplômé d’études slaves et qui a pris pour l’occasion le pseudonyme de Roland Harington, laisse penser que nous avons affaire à un phénomène totalement nouveau.

Des processus similaires qui se déroulent dans diverses zones linguistiques (avec par exemple des personnes originaires d’anciennes colonies qui dépeignent leur expérience nationale dans la langue de la métropole) nous suggèrent que l’(auto)identification de l’auteur à une appartenance monoculturelle et linguistique n’est plus ni obligatoire ni suffisante, qu’une tradition étrangère cesse d’être une marque d’exotisme ou un instrument idéologique pour devenir partie intégrante de la mosaïque culturelle mondiale. Et peut-être que l’exceptionnelle expérience russe sur la manière de surmonter une histoire tragique sera cette nouvelle image avec laquelle la Russie entrera dans un monde multiculturel ouvert.

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