Près de la moitié des Russes (57%) assurent que le 12 juin marque la date anniversaire de l’indépendance de la Russie et seuls 9% connaissent l’intitulé exact de ce jour férié : jour d’adoption de la déclaration de la souveraineté d’Etat en Russie. Quelques 3% estime que la Russie fête ce jour là l’élection de son Premier Président.
En effet, le 12 juin 1991, les premières élections présidentielles démocratiques du pays avaient désigné Boris Eltsine premier Président de Russie. A l’occasion des dix ans de la fonction présidentielle en Russie, la journaliste Lidia Androusenko dresse le bilan dans les colonnes du journal Nezavissimaïa gazeta.
La mise en place du régime présidentiel en Russie était inévitable, ce n’est qu’ainsi que le pouvoir de la République socialiste fédérale soviétique de Russie (RSFSR) pouvait sérieusement contrecarrer le président de l’Union soviétique. L’ancien secrétaire général du Parti, Mikhaïl Gorbatchev, avait été élu le 15 mars 1990, par le Congrès des députés du peuple, au tout nouveau poste de Président de l’Union soviétique, un poste aux prérogatives illimitées. De la sorte, l’élite dirigeante tentait de combler le dangereux vide laissé à la suite de l’abrogation du rôle dirigeant du Parti communiste (article 6 de la Constitution). Cependant, à l’époque, les pouvoirs des républiques étaient déjà pratiquement hors du contrôle du pouvoir central. Le poste de Président de l’Union soviétique n’a pas atteint son objectif : restaurer la stabilité ; les raisons de la désintégration, de la destruction des structures qui formaient l’Union étaient bien plus puissantes que les velléités de centralisation exprimées à Moscou.
Avec l’instauration du régime présidentiel en république fédérale de Russie, l’élite dirigeante de la RSFSR, autour de laquelle étaient regroupés non seulement l’opposition démocratique mais également les courants nationalistes, a tiré les leçons de l’expérience du pouvoir soviétique central. Elle a d’abord cherché à légitimer la fonction de Président en organisant un référendum le 17 mars 1991. La population devait se prononcer pour ou contre l’instauration du poste de Président en Russie. La majorité (69%) s’est prononcée pour l’élection d’un Président au suffrage universel. Les premières élections ont eu lieu le 12 juin 1991 en dépit de toutes les tentatives du pouvoir central pour les en empêcher : le taux de participation a atteint 75% et Boris Eltsine a obtenu 57% des suffrages. Au cours de son premier mandat, le Premier Président de Russie avait deux objectifs : remporter la lutte pour le pouvoir contre Mikhaïl Gorbatchev et éliminer le Parti communiste. A l’époque, l’équipe de Boris Eltsine pensait qu’il suffisait de débarrasser la Russie de ces deux entraves pour que la transition à l’économie de marché et les réformes démocratiques se mettent en place d’elles-mêmes.
La menace venue du Président Eltsine a conduit le Parti communiste à entreprendre une action décisive contre le pouvoir russe : le 19 août, les communistes organisèrent un Comité d’Etat pour l’état d’urgence qui déposa Mikhaïl Gorbatchev. Le coup d’Etat échoua au bout de 61 heures. La mauvaise organisation des putschistes a entraîné leur chute mais le putsch a en revanche permis à Boris Eltsine de légitimer pour la troisième fois son pouvoir et de se présenter comme un Président libérateur.
En décembre de la même année, le Président russe signait avec ses deux collègues slaves, les présidents ukrainien et biélorusse, le traité de Bélovège (près de Minsk) qui marquait la fin de l’URSS et le début de la Communauté des Etats indépendants. Le Président de l’Union soviétique n’avait plus lieu d’être : Mikhaïl Gorbatchev démissionna.
En 1992, sous la houlette d’Egor Gaïdar, le gouvernement composé de jeunes réformateurs engageait la " thérapie de choc " sur le modèle des réformes polonaises. Cependant, les mesures radicales qui ont entraîné une inflation galopante ont peu à peu rendu impopulaires les valeurs libérales. La privatisation par le système des vouchers qui a permis aux futurs oligarques d’acheter à un prix ridicule les biens de l’Etat a discrédité le projet de privatisation. De plus, l’accumulation initiale du capital par les hommes d’affaires a entraîné une forte criminalisation de l’économie et une paupérisation d’une grande partie de la société. La perte de vitesse des idéaux libéraux a engendré une scission au sein du pouvoir. Boris Eltsine fut l’objet d’une forte pression de la majorité parlementaire qui l’amena à se séparer d’Egor Gaïdar, remplacé à la tête du gouvernement par Victor Tchernomyrdine, une figure de compromis entre les radicaux et les conservateurs : les réformes économiques furent ralenties.
Parallèlement, une violente lutte politique opposa le Parlement au Président. S’appuyant sur la Constitution de l’époque brejnévienne, les parlementaires, menés par Rouslan Khasboulatov, tentèrent de limiter le pouvoir présidentiel et de renforcer leur position. La crise politique menaça de se transformer en guerre civile. A l’automne 1993, le Président écrasait ses opposants en donnant l’ordre de bombarder la maison blanche où s’étaient retranchés les parlementaires. Il fit ensuite adopter une nouvelle Constitution où toutes les prérogatives d’Etat se concentraient dans ses mains et celles du gouvernement.
En réalité, le pouvoir de Boris Eltsine restait faible : il ne s’appuyait pas sur un parti, les dirigeants régionaux s’écartaient de plus en plus du pouvoir central, le Parlement bien qu’affaibli restait cependant dans l’opposition au Kremlin. Le Président se tourna alors vers les représentants des forces d’autorité. La guerre en Tchétchénie fut engagée et ces mêmes forces d’autorité perdirent la face en perdant la guerre contre les indépendantistes. A la veille des élections présidentielles de 1996, la faiblesse du Président le jeta dans les bras des oligarques qui, sur leurs conditions, lui promirent la victoire. La tâche était difficile : la cote de popularité du Président n’atteignait pas les 4% et sa mauvaise santé ne pouvait plus être cachée à la population. Le responsable de la campagne du Président, Anatoli Tchoubaïs, organisa la lutte sur deux éléments : la menace d’une revanche communiste et un financement tous azimuts de la campagne, en violation de toutes les règles. Le miracle a lieu : Boris Eltsine fut réélu. La victoire devait cependant être partagée : ceux qui étaient à l’origine du miracle réclamaient des dividendes. Selon les sources du journal Nezavissimaïa gazeta, la répartition des postes dans l’Administration présidentielle après 1996 fut définie par les oligarques. Chacun d’entre eux voulait non seulement obtenir un représentant au pouvoir mais également contrôler les nominations de second ordre.
Les oligarques n’avaient pas besoin de Boris Eltsine. Ils voulaient le capital promis et une influence politique reconnue.
A la fin de son mandat, le Président Eltsine a parfaitement compris que seul un homme issu des forces d’autorité pourrait empêcher la désintégration complète du pays. Il a laissé à son successeur non seulement une masse de problèmes insurmontables mais également son immense pouvoir présidentiel dont pratiquement rien ne vient limiter les prérogatives et dont la gestion dépend essentiellement des qualités personnelles du Président. Nous observons aujourd’hui que le régime présidentiel devient plus autoritaire et que la société est prête à limiter ses libertés civiques sur la promesse d’une mythique " remise en ordre ". Cela fait peur. En même temps, Vladimir Poutine commence à bâtir les institutions d’une société civile en réorganisant la Justice et, d’autre part, il entame des réformes économiques libérales. Cela nous donne de l’espoir. Si l’on compare les deux personnalités : Eltsine - Poutine, il est clair que le second l’emporte, nous avions souvent honte de Boris Eltsine. Cependant, cet amour servile de la population envers Vladimir Poutine, cette cote de popularité surréaliste, cette absence complète d’opposition au pouvoir inquiètent. Nous savons comment se termine cet amour du peuple s’il est déçu par son idole. De plus, la personnalité du Président ne devrait ici pas avoir de rôle à jouer si notre objectif n’est pas de construire une présidence toute puissante mais une république présidentielle normale où la passation des pouvoirs ne serait plus perçue comme un cataclysme.
Nezavissimaïa gazeta 10-06-01