’Les paysans russes me font grande pitié, quoiqu’ils soient les hommes les plus heureux, c’est-à-dire, les moins à plaindre de la Russie. L’aspect des villages est monotone : un village, c’est toujours deux lignes plus ou moins longues de chaumières en bois, régulièrement plantées, à une certaine distance de la grande route, car en général la rue du village dont la chaussée fait le milieu, est plus large que l’encaissement de cette route.’ Marquis de Custine, La Russie en 1839 (lettre 22ème et 23ème), Paris, 1843
Chaque cabane construite en pièces de bois assez grossières, a le pignon tourné vers le chemin. Ces habitations se ressemblent toutes ; mais malgré l’inévitable ennui qui résulte d’une telle uniformité, il m’a paru qu’un air d’aisance et même de bien-être régnait dans les villages. Ils sont champêtres sans être pittoresques, on y respire le calme de la vie pastorale, dont on jouit doublement en quittant Pétersbourg. Les habitants des campagnes ne me paraissent pas gais, mais ils n’ont pas non plus l’air malheureux comme les soldats et les employés du gouvernement ; de tous les Russes ce sont ceux qui souffrent le moins de l’absence de la liberté ; s’ils sont les plus esclaves, ils sont les moins inquiets.
Ces pauvres gens n’ont rien à eux, ni leur chaumière, ni leurs femmes, ni leurs enfants, ni même leur coeur : ils ne sont pas jaloux ; de quoi le seraient-ils ? ... d’un accident... l’amour chez eux n’est pas autre chose. Telle est pourtant l’existence des hommes les plus heureux de la Russie : des serfs !...J’ai souvent entendu envier leur sort par les grands, et peut-être à juste titre.
"Ils n’ont point de soucis, dit-on, nous sommes chargés d’eux et de leurs familles (Dieu sait comment on s’acquitte de cette charge, quand les paysans deviennent vieux et inutiles) ; assurés du nécessaire pour leur vie et celle de leurs descendants, ils sont moins à plaindre cent fois que les paysans libres ne le sont chez vous".
Le paysan russe est éminemment doux, soumis, pacifique, mais faux, rusé et nonchalant. Il n’a rien de cette âpreté au travail, de cette persévérance que les autres races du nord ont apprise de leur lutte constante contre les éléments et qu’elles appliquent avec succès à tout ce qu’elles entreprennent. Peut-être la partie est-elle trop forte. Un climat constamment hostile, une nourriture insuffisante ôtent à la race de sa vigueur. Peut-être aussi en gagnant vers le nord le Russe s’est-il trompé de route : il semble fait pour de plus chaudes et de plus douces contrées. On m’assure que chez le paysan l’esprit nomade a complètement disparu. Je veux le croire, mais cependant que de lois, que d’entraves pour retenir les Russes chez eux. Le servage d’abord n’a d’autre origine que la nécessité d’empêcher la dépopulation des contrées plus septentrionales où Pierre le Grand a définitivement entraîné son empire. [...]
Là où la terre est bonne les paysans ont bien vite bâti un village : quelques haches et une forêt y suffisent. Ces villages dans une grande partie de l’empire ne sont point comme ailleurs des commencements de bourgades ou de villes ; ce ne sont guère que des campements. On ne leur attribue pas plus d’importance qu’ils n’en ont.[....]
Sous un bon maître, dans une contrée fertile, le paysan russe peut être très heureux. On en voit qui s’enrichissent, se font commerçants, manufacturiers, qui sont en mesure de venir en aide à leur seigneur, qui achètent des terres sous son nom. Ils ont des moeurs, des habitudes patriarcales, mais c’est une petite minorité. Dans la plupart des provinces, ils sont éloignés des grandes voies de communications fluviales, là surtout où la terre est ingrate, le paysan est malheureux, misérable, abruti au dernier point ; son seul bonheur est de s’enivrer.
Mémoire sur la situation de la Russie, décembre 1845 / Archives diplomatiques.