Les choses étaient très claires dès le début des parties. La Russie avait son destin entre les mains, il lui fallait battre la Chine pour remporter le tournoi. Des Chinois qui, eux, pouvaient se contenter d’un match nul pour dépasser les Russes et les Français, à moins que ces derniers n’infligent un 4-0 à l’Arménie, hypothèse hautement improbable. De leur côté, les Français devaient battre les Arméniens le plus largement possible pour décrocher la 2ème place, voire même la 1ère, selon les circonstances.
Les premiers résultats à tomber furent deux nulles assez rapides dans le match Russie-Chine, entre Ni Hua et Dreev d’une part, et entre Khalifman et Zhang Zhong de l’autre (Russie-Chine 1-1).
Peu de temps après, Laurent Fressinet acheva le pauvre Smbat Lputian, qui regrettera amèrement de s’être tant investi dans l’organisation du tournoi ! Une nulle avec les Noirs contre Dreev, puis 5 défaites consécutives, dont cette ultime humiliation en 23 coups contre Laurent, dans la Française Winawer qu’il joue pourtant depuis qu’il est haut comme trois pommes... (Arménie-France 0-1).
Peu de temps après, Svidler remit les pendules à l’heure et les points sur les « i » contre le « jeunot » Bu, qu’il mata sauvagement en milieu de jeu, au terme d’une attaque Anglaise contre la Sicilienne Najdorf dont il est l’un des patrons (Russie-Chine 2-1).
Idem pour les Arméniens, qui revinrent dans le match grâce à Minassian, avec les Noirs contre Nataf. Ce dernier, qui était resté invaincu jusqu’alors, produisit une ouverture douteuse, mais rattrapa bien le coup en milieu de jeu. C’est en zeitnot que cette partie allait donc se décider, et après avoir raté plusieurs fois une continuation prometteuse, Igor se fourvoya définitivement en proposant un échange de Dames perdant (Arménie-France 1-1).
Joël Lautier, de son côté, n’avait jamais connu de problèmes dans sa partie du 1er échiquier face à Aronian. Une ouverture insipide du jeune arménien lui laissa même la possibilité de chercher l’avantage. Mais la position ne recélait pas assez de ressources, et peu après le contrôle de temps du 40e coup, Joël proposa le partage du point (Arménie-France 1,5-1,5).
Les internautes retournèrent alors sur la dernière partie du match Russie-Chine, qui allait décider du sort du tournoi. Soit Wang l’emportait, et la Chine restait devant, soit Zvjaginsev annulait avec les Noirs, et la Russie arrachait le match, et la victoire finale au départage. Le Russe obtint une finale de Tours certes inférieure, mais qui semblait annulable. D’autant que Zvjaginsev est un spécialiste reconnu des finales, l’un des fidèles élèves du célèbre Mark Dvoretsky. Et pourtant, peut-être tétanisé par la pression qui pesait sur ses épaules, il ne fut pas à la hauteur, et perdit (trop) facilement cette finale (Russie-Arménie 2-2).
La Chine était officiellement vainqueur du « Mémorial Petrossian » alors même qu’elle présentait, et assez nettement, la plus faible moyenne Elo des quatre équipes en présence !
Christian Bauer restait alors seul en piste, avec une mission : s’imposer avec les Noirs face à Sargissian afin de chiper la 2e place, au nez et à la barbe des Russes (au premier départage, les Français auraient été devant, avec 3 matches gagnés contre 2 aux Russes).
Et c’est ce que le Nancéien entreprit de faire, à partir d’une finale de pièces mineures égale ! Au bout du suspense, il imposera finalement sa loi - en 77 coups -, offrant une deuxième place historique aux Tricolores.
Enfin, sur le plan individuel, Lautier, Fressinet et Nataf marquent tous trois 3/6, tandis que Bauer, le héros de l’équipe, culmine à 4/6.
Les résultats :
. Lautier - Svidler 1-0
2. Dreev - Fressinet 1-0
3. Bauer - Khalifman 1-0 (après une faute de « souris ! »)
4. Zvjaginsev - Nataf 1/2
« MEMORIAL PETROSSIAN », CINQUIEME JOURNEE :
Ils l’ont fait ! La France, pour la première fois de son histoire, a battu la Russie en compétition... Les grincheux rétorqueront qu’il manquait les 3 meilleurs joueurs russes (Kasparov, Kramnik et Morozevitch), que le tournoi se déroule sur Internet, et que Khalifman ne sait pas manipuler une souris (cf. plus loin). Qu’importe... Pour les Français, ce résultat hautement symbolique restera quoi qu’il arrive une grande satisfaction, d’autant qu’il leur permet de rester en course pour la victoire finale ! Dans l’autre rencontre, la Chine a battu l’Arménie 2,5-1,5.
La rencontre Russie-France a débuté par un coup de théâtre, une sorte de coup de pouce du destin pour les Tricolores. Dans une variante à la mode - et ultra-analysée - de la Sicilienne Sviechnikov, que Bauer et Khalifman ont d’ailleurs débitée à toute allure, le souris du Russe a fourché... Sa Tour en b8, destinée à aller en b6, s’est inopinément arrêtée sur la case minée b7 ! Deux minutes suffirent à convaincre Bauer que cette gaffe allait coûter une Tour entière aux Noirs. Choqué, l’ex-champion du monde FIDE abandonna, avant d’essayer de plaider sa cause auprès de l’arbitre - français - présent à St-Petersbourg (Jean-Claude Templeur). Malgré l’aide de ses partenaires, la logique prévalut, et le résultat fut entériné. Une décision inverse aurait pu créer une délicate jurisprudence, que les tricheurs en tout genre auraient eu beau jeu d’utiliser à loisir, lors de futures joutes sur la « Toile ».
Les Russes revinrent toutefois rapidement dans le match, Fressinet évitant les suites complexes de la Méran, dont son adversaire Dreev est « le » spécialiste mondial avec les deux couleurs ! Une prudence bien compréhensible, mais son choix d’une variante marginale le fit tomber de Charybde en Scylla. Il faut dire que le Russe avait bien travaillé l’ordre de coups, en différant notamment le développement du Cb1.
Toutes ces subtilités débouchèrent en tout cas sur une position d’apparence anodine, symétrique et sans les Dames. Néanmoins, après l’excellent 15.Fe5 !, la position noire s’avéra déjà critique, car la faiblesse de l’aile-Dame est cruellement mise en lumière. La suite - courte - est une exécution technique propre et sans bavure.
Tout était donc à refaire, mais les deux échiquiers restant s’acquittèrent de leur tâche respective à merveille. C’est d’abord Nataf, auteur d’un excellent tournoi, qui neutralisa Zvjaginsev grâce à une nouveauté paradoxale dans la Sicilienne Rossolimo (le retrait 9...Cde7 !? avec le Fou toujours en f8). La réputation d’Igor dans le domaine des ouvertures n’est plus à faire, et malgré quelques timides tentatives, le Russe n’obtint aucun avantage substantiel, et se résigna vite à une finale de Fous de couleurs opposées complétement nulle.
Mais le plus beau restait à venir, dans un match où la décision allait se faire au premier échiquier, sur lequel les poids lourds Joël Lautier et Peter Svidler s’affrontaient. Premier signe de respect, Svidler délaissait sa défense Gruenfeld fétiche pour l’Est-Indienne, une ouverture de jeunesse. Joël ne se démontait pas, et rentrait de plain-pied dans le débat théorique. Svidler choisit une ligne de la variante Saemisch considérée comme douteuse, avec toutefois une tentative d’amélioration en poche. Les spécialistes jugeront plus tard de sa validité, mais en tout état de cause, après le brillant coup intermédiaire 21.Ce3 !, Joël prit un incontestable avantage. Un avantage qu’il concrétisera sans trembler en finale, donnant à la France le point d’un succès historique !
Le classement avant la 6e et dernière journée s’établit comme suit :
1. Chine 12
2. Russie 11
3. France 10.5
4. Arménie 6.5
Au programme de la dernière ronde, qui débutera jeudi à 12h (heure française), RUSSIE-CHINE et ARMENIE-FRANCE.
Le gain du tournoi se jouera dans le match au sommet Russie-Chine, sachant qu’une victoire par la plus petite des marges suffira aux Russes, puisqu’en cas d’ex-aequo, ils l’emporteraient grâce à leur plus grand nombre de matches gagnés.
De son côté, si elle veut se mêler au combat pour la 1ère place, la France devra impérativement s’imposer 3,5-0,5 face aux Arméniens. En revanche, tout résultat positif pourrait suffire pour accrocher la 2ème place.
Une dernière ronde à suspense en perspective !