L’établissement permanent d’une colonie humaine dans
l’espace n’est pas une idée neuve. Dès 1869, l’écrivain
américain Edward Everett Hale avait imaginé un satellite
habité ayant pour mission d’aider la navigation maritime. En 1923,
Hermann Oberth avait décrit une station spatiale servant de plate-forme
de départ pour des missions habitées vers la Lune et Mars et
Arthur Clarke proposait, en 1945, des stations de
télécommunications en orbite géostationnaires
occupées par des opérateurs humains.
Mais c’est à partir des années soixante-dix que
les Etats-Unis et l’Union soviétique se sont intéressés
concrètement aux séjours de longue durée de l’homme dans
l’espace.
Les Américains ont dérivé du programme
lunaire Apollo un laboratoire spatial de grande taille et pesant
100 tonnes, le Skylab. Trois équipages de trois astronautes s’y
succédèrent entre mai 1973 et février 1974 pour des
missions de 28, 59 et 84 jours.
Ces performances étaient très inférieures
à celles que les Soviétiques réalisèrent sur leurs
deux séries de laboratoires orbitaux habités Salyut, dont le
premier fut lancé en 1971 et dont le septième permit à un
cosmonaute de séjourner 237 jours dans l’espace.
L’expérience acquise avec les Salyut eut
également pour résultat la maîtrise de la technique de
ravitaillement en orbite avec les vaisseaux-cargos Progress.
En 1986 Mir, station spatiale de troisième
génération, fut lancée en orbite à 400 km
d’altitude. Il ne s’agissait plus d’un cylindre unique mais d’un ensemble
composé de 5 modules ajoutés à l’élément de
base entre 1986 et 1996 et ayant chacun une fonction. Mir accueillit dès
l’origine plusieurs astronautes français et à partir de 1995,
après la fin de la guerre froide, les Américains y
séjournèrent dans le cadre du programme Mir-Navette qui leur
permit de se familiariser avec les opérations de rendez-vous et de
« docking » en orbite.
Symbole de la supériorité russe dans le domaine
des séjours de longue durée dans l’espace, Mir a
été désorbitée en mars 2001. Elle avait permis
d’apprendre à travailler dans l’espace, à assurer la maintenance
et le ravitaillement régulier de la station à l’aide de vaisseaux
automatiques et à faire face à des modifications des programmes
de vol. Sur Mir, les astronautes avaient également appris à
résoudre des situations d’urgence (problèmes de stabilisation,
perte d’étanchéité d’un module, incendie à bord,
etc.).
La station spatiale russe a également été
une plate-forme pour des expériences scientifiques : 31 000
expériences ont été réalisées sur 240
instruments par 104 astronautes dont 56 non russes (6 français)
(15(*)).
Il convient de distinguer clairement les questions
générales que pose la présence de l’« homme dans
l’espace » des problèmes spécifiques qui s’attachent au
programme de Station Spatiale Internationale, qui est avant tout un
élément de la politique et de la stratégie
américaines.
Pendant la période où s’affirmaient les
compétences russes, les Etats-Unis, en dehors des missions menées
sur Mir à partir de 1995, devaient se contenter, avec la navette, de
séjours limités en orbite (guère plus de deux
semaines).
C’est pourquoi ils initièrent en 1984 un projet qui a
finalement abouti à la Station Spatiale Internationale, dont les
caractéristiques principales sont : une origine non scientifique,
des coûts non maîtrisés et un avenir incertain.
La Station Spatiale Internationale est née d’une
ambition politique et stratégique américaine. Sa construction a
été décidée par Ronald Reagan en 1984, dans une
période de regain d’affrontement idéologique avec l’URSS, dans la
même lignée que l’IDS (Initiative de défense
stratégique, aussi appelée « guerre des
étoiles »). Son objectif principal n’était pas
scientifique mais politique : il s’agissait, pour les Américains,
d’être les premiers, pour des raisons de prestige et de rayonnement
international, dans tous les domaines spatiaux y compris celui des
séjours de longue durée dans l’espace. Ce programme permettait
également de créer ou maintenir des emplois dans l’industrie. Le
coût de la station spatiale - qui devait symboliquement s’appeler
« Freedom » - était alors estimé à 8
milliards de dollars, et elle devait être terminée en 1992.
Cette estimation était totalement irréaliste. En
1987, lors de la passation des premiers contrats avec l’industrie, le constat
fut rude : le projet de station Freedom avait pris deux ans de retard et
son coût était passé à 14,5 milliards de
dollars. De plus, les milieux scientifiques américains se mobilisaient
contre ce projet « pharaonique » qui risquait de
stériliser la recherche en concentrant trop de fonds publics. Face aux
réactions des citoyens et du Congrès, l’administration
américaine proposa en 1988 d’internationaliser le programme, pour
réduire substantiellement le coût supporté par les
Etats-Unis.
L’Europe - par l’intermédiaire de l’ESA -, le Japon, le
Canada et le Brésil acceptèrent alors d’investir dans Freedom,
devenue entre-temps la station Alpha. L’une des raisons pour lesquelles la
France accepta de participer à ce projet, dont on pouvait
légitimement craindre le gigantisme et le coût, fut le souci de
tenir compte de la volonté allemande de rejoindre le projet, afin de ne
pas rompre l’entente franco-allemande indispensable à la construction de
l’Europe spatiale. Une autre était la crainte de se tenir à
l’écart de la première coopération technique à
l’échelle mondiale.
L’internationalisation de la station Alpha diminuait la charge
financière supportée par les Etats-Unis et, parallèlement,
opérait une ponction non négligeable sur les budgets spatiaux des
puissances contractantes, réduisant ainsi leur capacité
d’investissement dans d’autres secteurs de l’activité spatiale. Ainsi
que le disait clairement un analyste américain : « Le
vol spatial est POLITIQUE et DIPLOMATIQUE. L’aspect
« spectacle » et le symbolisme ont toujours
été les motivations majeures du financement des grands programmes
par le gouvernement. L’objectif du projet Apollo, par exemple, démontrer
la supériorité technologique américaine, a
été complètement atteint. Aujourd’hui, la Station Spatiale
Internationale est un outil diplomatique destiné à maintenir les
concurrents potentiels dans un projet spatial conduit par les
Etats-Unis » (16(*)).
Ce courant de pensée est directement repris par le
National Space Council : « Une coopération
internationale accrue pourrait être recherchée, non seulement pour
ses bénéfices programmatiques, mais aussi parce que c’est la
meilleure façon d’exercer une influence sur l’orientation des
entreprises spatiales futures dans le monde. » (17(*)).
Les gains apportés par cette internationalisation ne
furent toutefois pas suffisants pour remédier aux dérives
financières et aux difficultés techniques, et en 1993 le
Président Clinton demanda à la NASA de revoir le projet à
la baisse et de limiter à 17,4 milliards de $ le budget de la
station, de 1994 à la fin de son assemblage.
Une alliance avec la Russie apparut alors comme une solution.
En effet, avec l’effondrement de l’URSS, les fondements d’une logique
d’affrontement entre les deux grands disparaissaient. La NASA, pratiquant la
politique de la main tendue, proposa à la Russie de participer à
la station, devenue la Station spatiale internationale. Cette collaboration
devait permettre aux Etats-Unis de bénéficier de l’excellence des
compétences russes en matière de stations orbitales et
d’économiser le montant, évalué avec optimisme à
1,6 milliard de $, correspondant aux prestations fournies par les Russes.
Mais cette alliance accrut la complexité du programme
et son gigantisme, compte tenu de la nécessité d’y
intégrer les éléments russes. Les dérives de
coûts et de dates de lancement continuèrent, notamment à
cause des problèmes de financement de la Russie et des échecs
inhabituels des lanceurs Proton.
Le General Accounting Office (GAO) américain avait
donné, en 1995, une estimation du coût de la station :
« Nous évaluons les besoins de financement
américains pour la conception, le lancement, l’assemblage et le
fonctionnement sur dix ans de la Station spatiale internationale à
environ 94 milliards de $ : plus de 48 milliards pour réaliser son
assemblage d’ici à juin 2002, et près de 46 milliards pour
assurer son fonctionnement et conduire des recherches pendant une
décennie ». La participation des partenaires
étrangers devait, elle augmenter de 12,5 milliards de $.
En avril 1998, le rapport Chabrow indiqua que la station
pourrait coûter encore 7,3 milliards de plus que le chiffre
annoncé, et que sa construction ne pourrait être achevée
avant 2005, et non en décembre 2003 comme il était
prévu.
La NASA continua à défendre ce projet avec des
arguments qui expriment avec limpidité la stratégie
américaine : « Si nous abandonnons la Station
spatiale internationale, nous abandonnerons les vols spatiaux habités.
Si nous abandonnons ce programme, nous deviendrons une puissance de second
ordre et cela aura des répercussions
internationales ».
Ainsi s’exprimait l’Administrateur de la NASA, D. GOLDIN,
devant le Congrès, en novembre 1998.
Et l’ISS commença à être
assemblée.
A la fin de 1998, les deux premiers éléments,
Zarya et Unity, furent lancés. En juillet 2000, avec beaucoup de retard
par rapport au calendrier prévisionnel, le troisième module,
Zvezda fut lancé et au cours du second semestre la station fut
habitée par un premier équipage américano-russe.
Aujourd’hui, le coût approximatif de la Station est
évalué à 100 milliards de dollars, et parallèlement
les services qu’elle pourrait offrir ont été
considérablement réduits par la seule volonté politique du
Président des Etats-Unis.
Celui-ci a en effet décidé, en mars 2001, de
privilégier le programme de défense américain de
protection antimissile (NMD), dont le coût est estimé à 60
milliards de $, et de réduire le programme de la Station. Cette
décision a été prise à l’occasion de la fixation du
budget de la NASA et sans aucune concertation avec les partenaires des
Etats-Unis. Sont ainsi arrêtés : les développements du
module de propulsion assurant l’autonomie de manoeuvre de la Station (200
millions de $), du module d’habitation US hab (1,3 milliard de $) et de la
chaloupe de sauvetage, le Crew Rescue Vehicle (CRV - 500 millions de $). Quant
aux coûteux vols de navette, ils sont limités à 6 par
an.
Ces mesures, si elles sont maintenues par le Congrès,
comportent la menace d’une réduction de l’équipage présent
en permanence dans la Station. La chaloupe de sauvetage (X 38) était
prévue pour pouvoir ramener sur terre 7 astronautes. Elle serait
remplacée par un Soyuz, amarré en permanence à la Station,
qui ne peut avoir que 3 passagers. Maintenir une possibilité de retour
pour 6 personnes suppose l’amarrage permanent de 2 Soyuz, sachant qu’ils ne
peuvent demeurer plus de 6 mois en orbite et doivent être
remplacés au delà de ce délai. Cette solution est
coûteuse et suppose une capacité de production russe très
performante. Paradoxalement, elle subordonnerait l’essentiel des moyens
d’accès à la Station aux lanceurs russes. Elle ne semble pas
envisagée actuellement.
La réduction à 3 astronautes de
l’équipage présent en permanence dans l’espace, en dehors des
visites temporaires de navettes américaines et de Soyuz russes, aurait
une double conséquence.
Elle réduirait à une portion congrue les
possibilités de vol des astronautes européens, qui devraient
avoir recours à des vols « taxis » pour ne pas
perdre leur entraînement.
Elle confinerait les trois astronautes
« permanents » dans des tâches de maintenance et
d’entretien de la Station. Les possibilités d’expérimentation
scientifique seraient extrêmement réduites, alors qu’elles
constituaient le motif officiel de construction de la station.