PARIS - Sonnette d’alarme tirée par des économistes russes et français réunis en séminaire à Paris à la mi-juin autour de Jacques Sapir du Centre d’étude des Modes d’Industrialisation (CEMI) : la forte croissance économique que connaît la Russie depuis la fin de 1998 pourrait s’arrêter dès la fin de 2002 à cause de la trop forte appréciation du taux de change réél du rouble par rapport au dollar et à l’euro.
Des mesures urgentes devraient être prises par les autorités russes malgré la sensibilité de l’opinion publique à la question de la valeur de la monnaie, estiment la plupart de ces économistes qui ont participé à un séminaire franco-russe de trois jours à Paris sur le thème de la réforme et la restructuration du secteur financier et bancaire en Russie pour y financer la croissance et développer le pays.
"La sensibilité de l’économie russe à la hausse du taux de change réél est considérable. Ce dernier par rapport au dollar s’est apprécié de plus de 30% du mois de mai 2000 au mois de mai 2002. Cela signifie que la croissance pourrait s’arrêter entre la fin de l’année 2002 et les premiers mois 2003 en fonction de la variation des prix des hydrocarbures au niveau mondial", explique l’économiste Jacques Sapir, directeur d’études à l’école des Hautes études en Sciences sociales (EHESS), co-organisatrice avec l’Institut russe de Prévision de l’économie nationale de l’Académie des sciences du séminaire qui s’est déroulé à l’UNESCO à Paris.
Le taux de change réél est le rapport entre le taux de change nominal et le taux d’inflation. Dans le cas de la Russie, le taux de change nominal a baissé depuis mai 2000 mais moins qu’il n’aurait dû le faire compte tenu de l’inflation durant la même période. Les produits russes ont donc augmenté de près de 30% sur la période par rapport aux produits importés et même davantage par rapport à l’euro, zone qui représente 40% des échanges extérieurs de la Russie. La récente remontée de l’euro, peut-être encouragée par des intervenants russes, est de ce point de vue plutôt favorable à la Russie dans ce contexte.
Quoiqu’il en soit, cela a une autre conséquence, souligne Jacques Sapir, "le montant des exportations augmente extrêmement rapidement et dans ces conditions, on pourrait retrouver les montants d’importation que l’on connaissait à la veille de la crise financière d’août 1998 au 1er semestre de l’année 2004. La Russie verrait alors disparaître son excédent commercial. Comme la balance des paiements montre une sortie de capitaux nette, la situation financière serait globalement comparable à ce qu’elle était à la veille d’août 98 au détail près que l’un des mécanismes essentiels de la crise de 1998 qui était le marché spéculatif des bons du Trésor (GKO) n’existe pas cette fois".
La production russe est très sensible au taux de change réél pour deux raisons : d’une part en raison de la pauvre qualité des produits russes pour lesquels le prix est une variable essentielle, d’autre part en raison de la faiblesse des circuits financiers.
Ces derniers ne peuvent encore financer que le fonctionnement et non les investissements des entreprises, obligeant ces dernières à pratiquer de fortes marges pour autofinancer leurs investissements. Ils sont indispensables pour améliorer la compétitivité de leur production handicapée par dix ans d’obsolescence en l’absence de toute mise de fonds. Or la pression des importations accrues grâce à la baisse réélle de leur prix empêche ces fortes marges.
"Même si leur marge de bénéfice restait au niveau des entreprises françaises, elles ne pourraient plus se développer comme aujourd’hui, car contrairement à la France, il n’y a pas encore en Russie de système financier et bancaire capable de prendre le relais pour assurer les investissements indispensables dans les deux à trois ans à venir", ajoute M. Sapir.
"Le taux de change est pour les deux ans qui viennent la variable centrale, décisive, essentielle de l’analyse de l’économie russe", estime-t-il.
Compte tenu des implications politiques et psychologiques de la valeur de la monnaie dans la population, les solutions sont délicates, ont reconnu les économistes intervenant au séminaire mais ils ont souligné qu’il était dangereux de "ne rien faire".
Parmi les solutions proposées, une hausse provisoire des droits de douane, encore envisageable avant l’entrée dans l’OMC que la Russie négocie actuellement. Cela peut permettre, à condition de ne pas trop durer, de donner le temps à l’industrie d’amorcer sa modernisation. Et sur le terrain diplomatique de la négociation OMC, cela pourrait même être un atout de plus pour les Russes qui se donneraient ainsi quelque chose de plus "à lâcher" sur quelques années...
M. Sapir a pour sa part proposé un double mécanisme des changes : l’un réservé aux retours des revenus des exportateurs de matières premières qui font monter le taux de change, l’autre restant un marché libre pour les ménages et les autres secteurs.
On ne peut s’en remettre au seul marché dans un tel cas comme le voudraient des tenants un peu systématiques du libéralisme à tout crin fort en vogue en Russie car le taux de change ne peut se fixer spontanément par ce qui serait le mécanisme économique normal, c’est à dire par l ’écart de productivité entre l’industrie russe et le secteur industriel des pays de l’OCDE. Ceci parce que la rente des matières premières russes est telle que c’est elle qui détermine spontanément le taux de change. Une intervention volontariste ou temporisatrice de l’état est donc nécessaire.
"Le phénomène n’est pas purement russe, il est crucial pour l’Algérie et sensible même pour des pays comme le Canada, exportateur de bois vers les USA, ou les Pays-Bas, exportateurs de gaz. Les monarchies arabes du Golfe y échappent car elles n’ont pas d’industrie", a rappelé Jacques Sapir.