Même si la Russie n’a officiellement déposé sa requête d’adhésion au GATT, qui deviendrait deux ans plus tard l’OMC, qu’en 1993, l’idée d’intégrer les grandes institutions économiques internationales de l’après-guerre
remonte beaucoup loin qu’il n’y paraît. En 1977, le politburo du P.C.U.S. avait conclu que l’Union soviétique devrait adhérer au GATT.
Dans le contexte de la Guerre froide, un tel projet pouvait difficilement se concrétiser. L’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev viendra bouleverser la donne. Secrétaire général du P.C.U.S. depuis seulement 11 mois et donc bien avant qu’il n’ait réussi à consolider son pouvoir, Gorbatchev évoquait la « tendance grandissante à l’interdépendance des États de la communauté mondiale » devant le XXVIIe Congrès du parti, en février 1986. 1 Cette façon de concevoir les relations internationales, qui tranchait nettement avec la rhétorique de la Guerre froide, se traduisait six mois plus tard par la demande du gouvernement soviétique - refusée - de participer aux négociations du GATT en tant qu’observateur. Trois ans plus tard, en septembre 1989, à l’occasion d’une rencontre avec le secrétaire d’État américain James Baker, le ministre soviétique des Affaires étrangères, Edouard Chevardnadze, faisait part de l’intérêt de son gouvernement à devenir membre actif du FMI, de la Banque mondiale et du GATT. Le rapport de force était alors éminemment favorable aux grandes puissances occidentales. L’URSS avait entrepris des transformations destinées à faire jouer un rôle important aux mécanismes du marché tout en instituant la liberté de critique du régime et un processus de démocratisation du système politique. Ces changements ont provoqué une double crise politique et économique qui a mené tout droit à l’éclatement de l’Union soviétique et à la restauration du capitalisme. La question de l’adhésion aux grandes institutions économiques internationales figurait désormais parmi les priorités non seulement du gouvernement russe, mais aussi des puissances occidentales qui insistaient pour que le FMI participe à l’élaboration des politiques destinées à assurer la transition à l’« économie de marché ».
Du côté du gouvernement russe, on estimait que la participation à ces institutions internationales fournirait l’expertise nécessaire pour réussir la transition, augmenterait la confiance des investisseurs envers l’économie russe et donnerait à la Russie une plus grande influence dans la conduite des affaires mondiales. Quant aux pays occidentaux, ils voyaient l’intégration de la Russie comme un moyen d’infléchir la transition dans la direction la plus conforme à leurs intérêts : rendre la défaite du « socialisme » irréversible et ouvrir l’économie russe, forte de plus de 145 millions d’habitants et très riche en ressources naturelles. C’est pour cela qu’ils ont fait pression sur le gouvernement russe pour qu’il entreprenne une thérapie de choc, c’est-à-dire une transition rapide et brutale qui rendrait pratiquement impossible tout retour en arrière et toute discussion sur une hypothétique troisième voie. Rappelons que la Russie n’a été acceptée à titre d’État membre du FMI qu’en 1992, après avoir entrepris son programme de « thérapie de choc ». Les conditions imposées à la Russie ont été beaucoup plus contraignantes que celles auxquelles la Roumanie de Ceausescu avait dû se soumettre, en 1972.
La Pologne du général Jaruzelski est devenue membre du FMI en 1986, bien avant l’arrivée au pouvoir de Solidarnosc. Aujourd’hui, la Russie fait face à des problèmes similaires dans ses négociations avec les puissances
occidentales pour devenir membre à part entière de l’OMC.
Plusieurs anciennes républiques de l’URSS font pourtant déjà partie de cette organisation, dont l’Estonie, la Lituanie, la Géorgie et la Moldova. Depuis que la Chine a été acceptée à l’OMC, la Russie est devenue le pays le plus important de la liste des pays non admis dans cette organisation.
La demande d’adhésion officielle du gouvernement russe auprès du GATT remonte à 1993 mais ce n’est qu’en 1995 que se réunit pour la première fois à l’OMC un groupe de travail chargé de l’adhésion de la Russie. Boris Eltsine avait promis l’entrée de la Russie dans l’OMC avant la fin de l’année 1998 mais la crise financière survenue au cours du mois d’août de cette année-là et l’incertitude quant aux politiques du gouvernement pour sortir le pays de cette crise ont ralenti le processus.
Le dossier n’évoluait donc que très lentement jusqu’à ce que Vladimir Poutine, nouvellement élu à la présidence de la Russie, en fasse une priorité.
Mais il restait encore à surmonter les réticences des puissances occidentales. En juin 2001, à Ljubljana, George W. Bush promettait au président Poutine son appui à l’adhésion. Mais ce sont surtout les attentats terroristes perpétrés aux États-Unis le 11 septembre 2001 qui précipiteront les choses. L’appui du président Poutine à son homologue américain engagé dans une croisade anti-terroriste a été récompensé par une accélération des démarches pour permettre à la Russie d’accéder à l’OMC. En mai 2002, le directeur-général de cette organisation, Mike Moore,5 prédisait d’ailleurs que la Russie pourrait joindre l’OMC avant le prochain forum ministériel prévu pour septembre 2003, mentionnant au passage que la Russie avait fait davantage de progrès dans ce but au cours de la dernière année que pendant les dix années précédentes. La question de l’adhésion à l’OMC figure aujourd’hui parmi les plus importantes de la vie politique russe et constitue l’une des priorités du mandat présidentiel de Vladimir Poutine. De leur côté, les pays capitalistes développés, en particulier les États-Unis et l’Union européenne, cherchent à obtenir le maximum de concessions de la Russie dont certains secteurs de l’économie sont susceptibles de mener une concurrence féroce aux entreprises de l’Ouest. En même temps, ils aspirent également à ce que la Russie libéralise davantage ses politiques économiques, notamment en leur garantissant un meilleur accès à ses ressources naturelles et énergétiques. Aussi, au fur et à mesure que les forces vives de la société russe prennent conscience des coûts liés à l’adhésion à l’OMC, un mouvement d’opposition se dessine pour la reporter à plus tard. Ce mouvement d’opposition à l’une de ses politiques majeures est le premier auquel Poutine fait face depuis qu’il
a succédé à Boris Eltsine.
Les négociations entrent aujourd’hui dans une phase particulièrement délicate dont nul ne peut prédire l’issue. Au cours des derniers mois, en Russie, les tendances protectionnistes se sont manifestées avec une vigueur renouvelée, au point où le gouvernement lui-même semble reculer.
Parallèlement à cela, des progrès importants ont été enregistrés dans plusieurs domaines. Toujours est-il que beaucoup de travail reste à faire avant que la
Russie devienne membre de l’OMC.