Le gouvernement russe attend un certain nombre de retombées positives d’une adhésion à l’OMC. D’une manière générale, on estime qu’il s’agit là d’un pas important, décisif, dans l’intégration de la Russie à la communauté mondiale.
Les pays membres de l’OMC représentent 96% du commerce mondial. En restant en-dehors de l’OMC, la Russie serait forcée, selon Guerman Gref, ministre du Développement économique et du Commerce, de « jouer dans un marché qui n’est pas le sien et selon des règles établies par les autres ».
Le président Poutine a déclaré, avec parfois des accents démagogiques qui rappellent Boris Eltsine et Egor Gaïdar, que l’adhésion à l’OMC imposera les normes légales du monde globalisé à la Russie, améliorera les rapports sociaux, politiques et les relations d’affaires et contribuera à mieux combattre le crime organisé.
En effet, l’entrée à l’OMC exige une série de restructurations d’entreprises, de privatisations, de réformes de toutes sortes et dans tous les domaines pour soumettre les acteurs économiques de la Russie aux mêmes normes que celles qui sont en vigueur dans les pays membres de cette organisation. Tous les domaines sont touchés : droits de douane, licences d’importation, TVA et taxes d’accise, mesures anti-dumping, subventions à l’industrie et à l’agriculture, propriété intellectuelle, code du travail, mesures sanitaires et phytosanitaires, barrières techniques au commerce, environnement, etc.
La Russie ne peut certes se permettre de faire bande à part. Pour éviter l’isolement, elle doit, au minimum, ajuster ses normes à celles de l’économie mondiale, en particulier à celles de l’Union européenne qui, avec l’élargissement de 2004, absorbera environ 50% de ses exportations. L’adhésion à l’OMC et tous les préparatifs qu’elle implique prolonge en quelque sorte la thérapie de choc en rapprochant la Russie des objectifs fixés par les libéraux russes et les institutions financières internationales à la fin de 1991. À tout le moins, elle fournit au président
Poutine l’occasion d’entreprendre une série de transformations qui vont affecter l’économie de la Russie. Le FMI exerce d’ailleurs des pressions en ce sens, soulignant que malgré les progrès accomplis en matière de réformes structurelles, il restait encore à réformer le secteur bancaire, les monopoles naturels, les services civils et l’administration de l’État. L’économie russe éprouve un urgent besoin d’investissements. Depuis 1999, la croissance économique a été relativement forte contrastant avec les années de dépression et de stagnation qui ont caractérisé la transition depuis l’effondrement de l’Union soviétique. Cette croissance est essentiellement redevable à l’augmentation des prix du pétrole et à la
crise financière d’août 1998, qui a relancé la production destinée au marché domestique. Pour réduire sa dépendance des exportations de ressources naturelles et revitaliser son industrie, dont une grande part utilise des technologies obsolètes, la Russie a besoin d’investissements considérables (Les exportations d’hydrocarbures et de matières premières représentent 80% des exportations totales de la Russie. Jusqu’à présent, le secteur pétrolier et gazier a accaparé la plus grande partie des investissements domestiques). Les objectifs de croissance du PIB fixés par les dirigeants sont de l’ordre de 5-6% annuellement pour la période 2003-2010. La Banque mondiale calcule que pour atteindre une croissance de 4%, les investissements doivent augmenter d’au moins 2,5%. Par ailleurs, la Russie n’est pas à l’abri d’une baisse des prix mondiaux du pétrole. Les dirigeants russes ont donc tout intérêt à attirer les capitaux étrangers. Pour cela, ils doivent améliorer les perspectives d’accumulation, notamment en protégeant davantage les droits de propriété et en conformant la législation et sa mise en pratique aux normes en vigueur dans les pays développés, qui sont aussi celles de l’OMC.
Les exportateurs russes profiteront sans aucun doute d’un meilleur accès aux marchés occidentaux. La Russie n’étant pas officiellement considérée comme une « économie de marché » par ses principaux partenaires commerciaux (jusqu’à juin 2002), certains secteurs de son économie se sont vu imposer des mesures anti-dumping qui lui coûteraient entre 1,5 et 2,5 milliards de dollars par année. Quelque 120 procédures anti-dumping seraient imposées à la Russie. Les pays qui imposent les limites les plus strictes au commerce avec la Russie sont les États-Unis, le Mexique, le Brésil, la Turquie, la Corée du Sud, la Hongrie, la Pologne et l’Union européenne. L’adhésion à l’OMC ouvrira l’accès aux procédures de règlement des différends commerciaux aux producteurs russes qui pourront ainsi contester les accusations de dumping devant les tribunaux, comme c’est le cas pour l’acier et l’uranium exportés aux États-Unis. Certains dirigeants, tel Guerman Gref, promettent même une diminution des prix des biens de consommation si la Russie devient membre de l’OMC. Par ailleurs, on ne semble pas craindre la mainmise des investisseurs étrangers sur l’économie russe, ni même s’attendre à ce que la concurrence des produits importés porte préjudice à l’industrie domestique.
Membre de l’OMC, la Russie pourra, dit-on, réguler la participation étrangère dans de nombreux segments de son marché domestique tels la portion des services fournis par des étrangers, le volume des investissements étrangers, le nombre de personnels étrangers et le nombre de fournisseurs étrangers. L’adhésion à l’OMC ne présuppose pas, aux dires de Gref, une ouverture totale du marché russe et le niveau existant de protections tarifaires sera maintenu sinon augmenté pour certains secteurs de l’économie :
Les protections tarifaires actuelles sur les produits importés dans notre pays atteignent en moyenne 10,9%. L’adhésion de la Russie à l’OMC stipule que les droits de douane atteindront en moyenne environ 13%.
Pour les voitures importées, par exemple, ce sera 25%. Nous négocions pour les augmenter à 35%. Pour les produits agricoles, le maximum est de 30% mais nous négocions pour qu’ils atteignent 60%,
etc.
Adhérer à l’OMC ne présupposerait donc pas l’ouverture totale du marché russe et le niveau existant des protections tarifaires serait, au minimum, maintenu. La Russie pourra protéger et développer le marché domestique des services. Le président Poutine plaide également en faveur d’une adhésion rapide, l’OMC étant bientôt appelée à réviser ses normes et ses règles.
Poutine est soutenu dans ses démarches par les principaux membres de l’oligarchie, qui voient dans l’adhésion à l’OMC des pressions supplémentaires pour entreprendre une nouvelle vague de privatisations, notamment dans le secteur de l’énergie. Les exportateurs d’acier, de produits pétroliers et de charbon s’attendent à des gains importants de la réforme du secteur des transports exigée par l’OMC.
Cette dernière exerce également des pressions en faveur de la privatisation des terres agricoles. Le développement d’agro-business intéresse au plus haut point les oligarques qui, tel Potanine, dirigeant de Norilsk-Nickel, premier producteur mondial de nickel et de platinoïdes, mettent la main sur la production de pain, de sucre et d’autres aliments de base.
C’est pourquoi l’Union des Industriels et Entrepreneurs de Russie, qui représente les plus grandes entreprises, appuie fortement le président Poutine dans ses démarches pour faire adhérer le pays à l’OMC.
Vraisemblablement, Boris Eltsine n’aurait pas obtenu un tel appui au début de son premier mandat. La privatisation rapide des fleurons de l’économie russe et la formation d’une oligarchie nationale suffisamment forte, n’ayant à craindre ni la concurrence internationale ni la prise en main des ressources les plus profitables par des étrangers, constituaient des préalables indispensables à l’ouverture à l’OMC.
Fait intéressant à noter, celui qui dirige au sein de l’Union des Industriels et Entrepreneurs de Russie le groupe de travail sur l’adhésion à l’OMC est Alexeï Mordachkov, PDG de l’entreprise d’acier Severstal. L’acier russe fait partie des produits susceptibles de profiter des règles de l’OMC.