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2006    

L’adhésion russe à l’OMC : des gagnants et des perdants

La bataille sur la question de l’adhésion à l’OMC : il y aura des gagnants et des perdants. En définitive, les risques sont beaucoup plus grands pour la Russie que pour les pays développés. Si la Russie est obligée d’augmenter les prix domestiques de l’énergie, le niveau de vie des Russes risque d’en souffrir...

CONTRE L’ADHÉSION ?

La thérapie de choc a causé des dommages particulièrement sévères à l’économie russe, sans aucun équivalent en temps de paix. La production industrielle a reculé d’au moins 50% entre 1991 et 1996. Il n’est donc pas surprenant qu’à la suite d’une telle catastrophe, certains milieux fassent preuve de scepticisme sinon de suspicion à l’égard des promesses d’avenir radieux formulées par les libéraux. Les critiques ne viennent pas toutes des milieux opposés au principe même de l’adhésion à l’OMC. Elles émanent souvent du monde des affaires, au point où le vice-premier ministre et ministre des Finances, Alekseï Koudrine, a dénoncé la « situation nouvelle ». Il dénonce les milieux d’affaires qui « sabotent » les efforts de la Russie pour joindre l’OMC.

Parmi les prédictions les plus alarmistes, on peut remarquer celles d’Alexandre Ouchakov, vice-président de l’Union des manufacturiers, qui soutient que les conséquences sociales et économiques de l’accession de la Russie à l’OMC pourraient se traduire par une nouvelle catastrophe.

L’ex-premier ministre Nikolaï Ryjkov, actuel dirigeant de l’Union des manufacturiers de Russie qui représente un millier d’entreprises, croit que l’adhésion à l’OMC pourrait avoir le même effet que la thérapie de choc.

Aleksandr Stepanov, assistant-directeur du service d’information de l’Union des producteurs de Russie, considère l’adhésion éventuelle de son pays à l’OMC comme une question de sécurité nationale. Les calculs effectués par cette organisation démontreraient que les entreprises de production de 900 villes et cités, dont la population atteint près de 40 millions, finiront dans la banqueroute (out of business) si la Russie adhère à l’OMC. Un tiers de la population russe perdrait son gagne-pain. Même s’il faut rester circonspect face à de telles prédictions, force est d’admettre qu’un grand nombre d’économies régionales et de budgets de gouvernements régionaux dépendent d’une seule industrie sinon d’une seule entreprise. Par exemple, la région de Samara, qui occupe la sixième position parmi les régions les plus développées de Russie, est aussi celle du premier constructeur de voitures du pays, AvtoVAZ. Cette entreprise produit à elle seule 55% du PIB régional et près de la moitié des revenus budgétaires du gouvernement de la région. Evguéni Primakov, ex-premier ministre devenu président de la Chambre de commerce et d’industrie de Russie, a mis le gouvernement en garde contre des gestes incalculés et estime que seulement 10% des entreprises russes peuvent faire face à la concurrence internationale qui résulterait de l’adhésion à l’OMC. La période au cours de laquelle Primakov a été premier ministre (septembre 1998 - mai 1999) s’est caractérisée par une sorte de renaissance de l’industrie russe, stimulée par la hausse brutale des prix des produits importés. Les plus modérés des opposants soutiennent plutôt que l’adhésion devrait avoir lieu plus tard, lorsque l’économie sera restructurée et suffisamment forte pour faire face à la concurrence internationale. On craint que le marché libre, aveugle, sans intervention de l’État, ne constitue pas le meilleur instrument pour procéder à cette restructuration. Au contraire, un marché ouvert au reste du monde reviendrait à laisser aux autres pays le soin de restructurer l’économie russe en fonction de leurs besoins. La Russie deviendrait ainsi, principalement, un fournisseur de matières premières, d’énergie et de quelques rares produits industriels. Le gouvernement ne pourra plus favoriser tel ou tel secteur de l’économie par le biais de mesures protectionnistes. La moyenne des tarifs sur les produits importés est d’ailleurs passée de 16% en 1999 à 10% en 2001. Si la Russie adhère rapidement à l’OMC, elle pourra difficilement augmenter ces tarifs même si des difficultés économiques l’exigent. L’économiste Mikhaïl Delyagin, directeur de l’Institut sur les problèmes de la globalisation et conseiller du premier ministre Kassianov, juge improbable que les pays membres de l’OMC ouvriront plus grandes leurs portes aux importations russes. Les partisans de l’OMC répètent souvent que les mesures anti-dumping coûtent entre 1,5 et 2,5 milliards de dollars à l’économie russe.

Il considère que la Russie doit au préalable prendre tout le temps nécessaire pour assurer sa croissance économique avant d’adhérer à l’OMC. Les secteurs qui se sentent les plus menacés sont l’agriculture, l’industrie automobile, les banques et autres services financiers et peut-être quelques firmes de production de machinerie. Ces secteurs sont fermement protégés des aléas et pressions de l’économie mondiale. Ce sont ceux qui, comme c’est le cas pour l’agriculture, ont été les plus lents à accepter les rapports marchands. On retrouve aussi la vieille industrie soviétique, en attente de restructuration ou de disparition, encore tournée presque exclusivement vers le marché intérieur faute d’être concurrentielle. Il y a enfin tous ceux qui cherchent à asseoir leur croissance sur la constitution d’une base interne d’accumulation pour éviter l’absorption par des concurrents internationaux. L’impact d’une plus grande libéralisation du commerce est impossible à quantifier et cela dépasserait les buts fixés pour cet article qui se concentre plus précisément sur les causes des batailles politiques sur la question de l’adhésion à l’OMC.

Rappelons seulement que la thérapie de choc, qui a véritablement commencé avec la libéralisation des prix du 2 janvier 1992, comportait également l’abolition de la totalité des restrictions et tarifs douaniers sur les importations. Mais l’ouverture totale aux importations a eu des effets désastreux pour l’industrie des produits destinés au marché domestique. Le gouvernement russe a été contraint par les producteurs à rétablir des mesures protectionnistes diverses. Ces sont ces mesures que l’adhésion éventuelle de la Russie à l’OMC remet en question.

La détermination de Moscou de maintenir divers programmes de subventions à l’agriculture - surtout lorsqu’ils ont un impact sur les prix à l’exportation - constituait toujours un obstacle majeur dans les négociations avec l’OMC. Cette dernière n’interdit nullement l’aide gouvernementale à certains aspects de l’activité agricole, mais ne tient pas compte des spécificités de la Russie. Par exemple, les fermiers des régions éloignées ne peuvent livrer leur production vers les ports sans aide de l’État. Avec un territoire immense et un climat rigoureux, l’agriculture russe ne peut faire face à la concurrence étrangère. Aussi, malgré une forte proportion de la population qui se consacre à cette activité, la Russie demeure un importateur net de nourriture. Les Russes veulent maintenir à environ 13,2 milliards de dollars (US)45 les subventions annuelles à l’agriculture. L’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande sont les principaux pays à s’opposer à ces subventions.

La différence entre les prix domestiques de l’énergie et ceux pratiqués pour l’exportation constitue un obstacle majeur pour admettre la Russie à l’OMC, en particulier du côté de l’Union européenne. Le complexe énergétique, faut-il le rappeler, représente environ 20% du PIB de la Russie, fournit plus de 50% du revenu fédéral et 45% des entrées de devises étrangères. La Russie vend son électricité environ 0.013 dollars (US) le mégawatt/heure sur le marché domestique alors qu’elle l’exporte à l’Europe à un prix moyen de 20 dollars (US). De même, elle vend le gaz naturel à 21 dollars pour 1000 mètres cubes sur le marché domestique mais exporte un même volume à plus de 90 à 105 dollars. Européens et Américains exigent une augmentation au niveau du prix mondial dans un délai rapide, jugeant que les entreprises russes profitent de sources d’énergie subventionnées, ce qui leur permet de déclasser leurs concurrents dans plusieurs secteurs de la production industrielle, dont ceux de l’aluminium et des engrais azotés. Les dirigeants russes contestent cette interprétation. Maksim Medvedkov (négociateur russe pour l’adhésion à l’OMC) considère plutôt les bas prix de l’énergie comme un « avantage naturel » des entreprises russes face à leurs compétiteurs. L’Union européenne vise essentiellement l’énergie utilisée à des fins productives et non celle qui est destinée aux ménages ou aux services sociaux. Elle accepte même le principe d’une augmentation graduelle mais néanmoins rapide des prix, entre un et trois ans. Cela ne semble pas satisfaire les négociateurs russes qui réclament un délai d’au moins huit à dix ans. Medvedkov a aussi déclaré que la Russie allait maintenir les subventions au secteur de l’énergie qui ne sont pas interdites par l’OMC.

La bataille sur la question de l’adhésion à l’OMC : il y aura des gagnants et des perdants.

On constate également que même si le président Poutine dispose de l’essentiel des leviers du pouvoir - y compris le soutien populaire - il ne peut impunément sacrifier des pans entiers de l’économie russe sans compromettre les intérêts nationaux de son pays. S’il est vrai que certaines industries ne survivront pas à la concurrence internationale, la liste des chômeurs s’allongera de façon significative. S’il est obligé d’augmenter les prix domestiques de l’énergie, le niveau de vie des Russes risque d’en souffrir. La Russie a beaucoup à perdre. Du côté des États-Unis, il est clair qu’on cherche à profiter des ressources immenses de ce pays.

Que gagnent les pays développés ?

L’entrée de la Russie dans l’OMC améliorera l’accès aux ressources naturelles et énergétiques abondantes de ce pays. Elle leur ouvrira un peu plus un marché en croissance pour leurs produits industriels (voitures, machines-outils, haute technologie alimentaires, financiers, etc.

Que gagne la Russie ?

Le remplacement des mesures anti-dumping à l’égard de secteurs entiers de la production par des mesures adressées aux seules entreprises fautives est déjà acquis par la reconnaissance du statut d’« économie de marché ». Les attentes les plus optimistes tablent sur une augmentation des exportations ne dépassant pas 1%. Les entreprises russes acquièrent également un meilleur accès à un marché gigantesque, mais n’ont que peu de produits concurrentiels à offrir, hormis les ressources énergétiques et naturelles qui sont d’ailleurs déjà exportées sans contraintes particulières. Posons la question autrement. Que risquent de perdre les pays développés ? Leurs entreprises sont déjà les plus concurrentielles dans la plupart des domaines. Par contre, la Russie a beaucoup plus à perdre. La structure des échanges correspond de plus en plus à celle d’une économie périphérique. Des fermetures d’usines à grande échelle sont à prévoir dans les secteurs non préparés à une exposition rapide à la concurrence étrangère.

La modernisation de l’industrie exige des capitaux que la Russie ne possède pas. L’augmentation inévitable des prix domestiques de l’énergie, même en dix ans, privera une partie des entreprises de leur avantage comparatif.

En définitive, les risques sont beaucoup plus grands pour la Russie que pour les pays développés.



7 novembre 2006 - Russie.net © Tous droits de reproduction et de diffusion réservés.


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