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2006

    

Les rapports entre la Russie et l’Europe


Les rapports entre la Russie et l’Europe soient aujourd’hui à nouveau parvenus à un tournant, dont le résultat est encore – peut-être pour très peu de temps – indéterminé, mais dont les effets se feront sentir pendant des décennies, si ce n’est plus.

ENTRETIEN SUR LES LIMITES DE L’EUROPE

entre Etienne Balibar et Mikhaïl Ryklin modéré par Ghislaine Glasson Deschaumes

Rappel de l’argumentaire

« Il semble que les rapports entre la Russie et l’Europe soient aujourd’hui à nouveau parvenus à un tournant, dont le résultat est encore – peut-être pour très peu de temps – indéterminé, mais dont les effets se feront sentir pendant des décennies, si ce n’est plus. D’un côté, les virtualités multiples d’association, d’évolution conjuguée des systèmes sociaux et politiques, dont on pouvait penser qu’elles étaient ouvertes par l’effondrement du système soviétique et la chute du « mur », se sont refermées et l’on voit se développer (non sans considérables difficultés internes) deux systèmes politiques totalement hétérogènes, dont les rapports se réduisent à la diplomatie. De l’autre, le sentiment se développe que, devant les nouvelles distributions de la puissance économique et militaire qui caractérisent la « mondialisation », les ensembles russe et européen seront très profondément interdépendants. C’est pourquoi il nous a semblé qu’il y avait urgence à reprendre – dans la forme d’un dialogue sans concessions ni a priori, sinon sans bagages – la discussion entre intellectuels des deux bords, de façon à cerner ce qu’ils ont en commun et ce qui les distingue.

Nul ne paraissait plus indiqué pour ouvrir ce dialogue avec nous que le philosophe Mikhaïl Ryklin, auteur de plusieurs ouvrages sur la pensée européenne et sur les tendances de l’esthétique contemporaine en Russie.

Nous voudrions d’abord l’interroger sur la figure étrange, séculaire, de cette relation qui fait tout à la fois de la culture et de la langue russe des composantes essentielles de l’Europe, tout en maintenant entre la Russie et l’Europe une distance irréductible (que certains parmi les plus grands – comme le linguiste Troubetzkoï – sont allés jusqu’à présenter comme une alternative : « La Russie ou l’Europe »). Comment penser, comment traiter intellectuellement et politiquement cette « frontière » qui unit autant qu’elle sépare, et qui n’apparaît jamais sous la même figure des deux côtés à la fois ?

Nous voudrions ensuite lui demander d’examiner à nouveau pour nous l’histoire du XXe siècle « soviétique », aujourd’hui refoulée sous les dénégations et les lieux communs, pour comprendre comment elle continue à déterminer le possible et l’impossible de la vie russe et européenne. Nous souhaitons enfin examiner avec lui, dans les limites d’un premier débat, ce que les citoyens et les gens de culture, de Paris à Moscou, ou de Madrid à Saint-Pétersbourg, ont à entreprendre en commun pour contribuer à écarter de notre avenir les sinistres répétitions de l’impérialisme et du nationalisme. »

Etienne Balibar

Souvenir ému d’un voyage en Russie : Catherine Lalumière, présidente de la Maison de l’Europe de Paris, a donné le ton de cet entretien en évoquant ce jour où elle fut reçue à Irkoutsk dans une maison de bois transformée en musée à la mémoire des Décembristes – ces jeunes aristocrates russes inspirés par la Révolution française qui s’étaient élevés en 1825 contre le pouvoir autoritaire du Tsar : elle y fut honorée par une soirée où la musique, les textes que l’on lut, le repas que l’on servit étaient français.

L’autre côté du rideau

L’entretien qui s’est déroulé ce mardi 3 octobre 2006, devant un public nombreux, s’est inscrit, comme l’a rappelé Ghislaine Glasson Deschaumes, dans le cadre d’une réflexion sur l’Europe et ses frontières, sur la question des limes, des limites de l’Europe, et des entrelacements culturels et politiques qui s’y jouent. Alors qu’il existait entre 1987 et 1995 un véritable mouvement d’idées sur l’Europe (que l’on pense notamment à la « géophilosophie de l’Europe » initiée par Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy), ce mouvement s’est aujourd’hui tari ; à la vivacité des pensées sur l’Europe au tournant des années 1990, qui permettait de découvrir les pays de l’autre côté du « rideau de fer », a succédé une période de condescendance et de manque absolu de curiosité, où les intellectuels et artistes de cet « autre côté » se retrouvent relégués derrière un nouveau rideau. Les intellectuels français ont abandonné ces intellectuels qui n’ont pas renoncé à la pensée comme combat ni au travail permanent de traduction et de mise en circulation.

Ce qui nous parvient de la Russie est une caricature de la Russie. Nous ne savons de la Russie que ce que le Président Poutine en propose, nous ne savons de la Russie que ce que la cruelle et sinistre réalité de la guerre en Tchétchénie nous en dit, nous ne savons de la Russie que sa puissance énergétique, son importance géostratégique, ses difficultés à renoncer aux zones d’influence de l’Empire soviétique. Nous savons peu, en Europe, de cette Russie qui, par ses intellectuels, ses artistes, s’est mise elle-même au travail de sa propre historicité, et qui refuse de sauter à pied joint sur soixante dix ans d’histoire soviétique – de cette Russie qui se coltine « l’histoire de son temps présent ».

L’Europe, et plus particulièrement la France, n’est pas en demande d’un savoir autre, tant sur la Russie que sur les nouveaux pays membres. Les acquis communautaires, pour les uns, l’Accord de partenariat et de coopération, pour l’autre, semblent suffirent à la soif de connaissance.

L’Europe interroge moins son rapport à la Russie qu’elle ne questionne son rapport aux pays arabes, Maghreb ou Machrek confondus. La Russie quant à elle semble se replier toujours plus sur la fiction de la Russie éternelle.

Cet entretien a été l’actualisation – ou un début d’actualisation – d’une nécessité fortement soulignée par Etienne Balibar dans son introduction : il faut un dialogue intense, une confrontation dialectique entre les « intellectuels » d’Europe et de Russie, qui doivent être les initiateurs et les médiateurs d’une confrontation entre les opinions publiques elles-mêmes, si tant est qu’il y ait une opinion publique en Europe ou en Russie.

L’arrière-plan d’une telle confrontation, c’est bien sûr celui du développement de la realpolitik dans les relations entre l’Union Européenne et la Russie, tissées d’intérêts économiques, de conflits et d’échanges de services diplomatiques. Mais il ne recouvre pas le questionnement. Cette conviction qu’il faut mener cette confrontation dialectique, Etienne Balibar a voulu savoir si elle était partagée. Mikhaïl Ryklin est directeur de recherche à l’Institut de philosophie de l’Académie des Sciences de Moscou membre d’honneur du Centre pour la recherche littéraire de Berlin (Zentrum fuer Literaturforschung) et professeur invité dans différentes universités allemandes, après l’avoir été aussi aux Etats-Unis. Il est également correspondant de la revue Lettre international (Berlin). Il est un voyageur et un traducteur, donc un passeur d’idées : il a notamment traduit Sade, Deleuze et Guattari, Adorno, Frazer … Une partie de son travail réarticule l’histoire européenne à l’histoire russe et soviétique, comme par exemple le livre actuellement en préparation sur Walter Benjamin.

Il vient de faire paraître chez le grand éditeur allemand Suhrkamp « le nouvel âge de glace de la Russie », dont il faut espérer qu’il sera traduit en français et qui porte sur la Russie, sa réalité postsoviétique et sur son inscription dans l’histoire de l’Europe. Il combat pour la liberté de pensée et de création, comme son livre Mit dem Recht der Staerkeren » l’illustre.

Etienne Balibar est professeur émérite des universités, Distinguished Professor of Humanities à University of California, Irvine. Il partage avec Mikhaïl Ryklin ce goût de la circulation, du dialogue, de la mise en mouvement de la pensée philosophique qui naît de la rencontre et est en dialogue avec des collègues de tous les continents, mais aussi italiens, britanniques, allemands. Il a mené un grand questionnement sur la pensée et l’histoire du XXème siècle, un travail de critique des idéologies, d’interrogation sur le rapport entre culture et politique, entre le pouvoir et la violence tout en ne cessant de poser la quiestion des logiques de domination historiques. Il a travaillé sur la question des nations et du nationalisme, et explore d’une manière radicalement nouvelle la question de l’Etat dans l’Europe d’aujourd’hui, celle la citoyenneté, du citoyen , du sujet politique. L’Europe l’intéresse aussi pour ce qu’elle dit à ses frontières, pour ce qu’elle invente de ses frontières, pour ce qu’elle oublie à ses frontières ou croit être ses frontières. L’une de ces frontières imaginaires, réelles, tissées par des siècles d’interactions, attirances et répulsions, c’est la Russie… Unité et irréductibilité de l’Europe, pensée depuis ses marges Etienne Balibar a cité deux textes, rédigés tous deux en 1920 et à partir des marges de l’Europe – ces marges à partir desquelles nous voulons penser.

Le premier est le pamphlet de John Maynard Keynes, Les conséquences économiques de la paix. L’économiste anglais y concluait que les traités de paix, économiquement injustes, étaient gros d’une seconde guerre, et qu’il y avait urgence pour l’opinion publique européenne à prendre conscience de ce risque et de corriger cette situation. Dans l’introduction, Keynes écrivait : « Leurs civilisations [celles des différents pays de l’Europe, Russie incluse, Angleterre exclue] ne font qu’un.

Si la guerre civile européenne s’achève ainsi, la France et l’Italie abusant de leur puissance victorieuse provisoire, ils appellent leur propre destruction. » Il voyait donc dans l’Europe une unité, en vertu de laquelle la Première guerre mondiale était à ses yeux une guerre civile européenne. Pour lui, l’Angleterre était encore en marge de l’Europe, encore extérieure à elle ; mais il écrivait : « Tout cela doit préoccuper un Européen, mais doit préoccuper aussi un Anglais. » Ou comment sont révélées depuis sa marge à la fois les tensions qui traversent l’Europe et son unité.

Etienne Balibar s’est penché ensuite sur l’ouvrage de Nicolas Troubetskoï, L’Europe et l’humanité. Troubetskoï incarne le rapport contradictoire entre la Russie et l’Europe : fondateur de la linguistique structurale moderne et du cercle de Prague avec Jakobson, il était ce que l’on peut faire de plus occidental dans la tradition russe. Il appartenait pourtant à la tradition slavophile, qui suggère que la Russie doit couper radicalement avec l’occident chrétien. Dans L’Europe et l’humanité – qu’il faudrait lire « L’Europe ou l’humanité » – il affirme que l’humanité est une culture qui se détachera de l’individualisme et du subjectivisme européens (dont les corollaires politiques sont le nationalisme et le cosmopolitisme) et se tournera vers l’Asie et les fibres asiatiques de l’identité russe. Il projette de « provincialiser l’Europe », pour parler comme le philosophe indien Dipesh Chakrabarty.

Mikhaïl Ryklin ajoute que la théorie « eurasienne » du Cercle de Prague contient à la fois la nostalgie de la Russie perdue et une pensée européenne. Troubetskoï lui-même écrivait qu’il fallait s’intégrer aux sciences linguistiques européennes. Aujourd’hui, au contraire, les thèses eurasiennes trouvent beaucoup de partisans en Russie, mais ils ne savent pas eux-mêmes où ils tracent la frontière entre la Russie et l’Europe.

La guerre civile européenne est une guerre de culture, au sein de ce que l’on peut pourtant appeler, avec Gorbatchev, la « maison commune européenne ».

Le fantôme insaisissable de la frontière

Derrière tout cela, le problème est celui de l’irréductibilité et de l’insaisissabilité de la frontière qui sépare ces deux ensembles, la Russie et l’Europe. « Existe-t-il un critère différentiel qui nous permet de distinguer un Russe d’un Européen ? Il faut faire la généalogie de la frontière russoeuropéenne », écrit Mikhaïl Ryklin. Cette frontière, Etienne Balibar la caractérise de manière abstraite, métaphorique : d’une part comme une frontière mobile, oscillante, fluctuante – pour reprendre la métaphore qui est celle de Tolstoï dans Guerre et Paix : le flux et le reflux des masses humaines qui font pénétrer l’ouest au coeur de l’est, occidentalisant la Russie, puis l’est au coeur de l’ouest, « russifiant » l’Europe – d’autre part comme une frontière essentiellement intérieure, dont la permanence historique n’est due qu’à son intériorité : le livre de Ryklin, Verschwiegene Grenze (« la frontière silencieuse » ou « passée sous silence ») exprime cette idée selon laquelle la frontière se trouve tout entière dans le désir de sa réalisation. Comment appréhender cette intériorité ? A partir des marges, d’une représentation ubiquitaire de la frontière comme superposition permanente et mobile de nappes, de régions, d’interférences et de contacts entre l’Europe et son autre. Parmi ces nappes, l’Euroméditerranée, l’Europe atlantique, l’ « Eurasie » enfin dont le mystère et le contenu résident dans le genre d’unité culturelle qu’il y a entre l’Europe occidentale et la Russie.

Une expérience de pensée négative, suggérée à Etienne Balibar par l’article de Tahar Ben Jelloun dans le Monde diplomatique (le président français, ayant réussi à expulser tous les Arabes de France, s’aperçoit que tous les mots d’origine arabe ont disparu de la langue française et que l’on ne peut plus parler : la langue et la culture françaises sont pleines de trous, comme mitées), peut nous aider à concevoir cette unité culturelle. Imaginons une culture européenne d’où auraient disparu les ancêtres, la langue, les oeuvres russes mais aussi tout ce qui en dérive, de Sigmund Freud à Virginia Woolf : nous avons besoin d’une « défragmentation » d’urgence.

La frontière, remarque enfin Etienne Balibar, est topologiquement paradoxale : elle n’a qu’un seul bord, nous sommes toujours déjà du même côté, en vertu de réalités culturelles, historiques et politiques. On ne peut la fixer comme séparation. On ne peut donc pas non plus vouloir l’abolir, ni se l’approprier (sauf peut-être au sens où Derrida parle d’une appropriation qui est aussi une expropriation). Il faut la faire jouer, il faut la faire travailler en permanence : c’est notre destin, celui de l’Europe en crise d’aujourd’hui, qui s’y joue.

Identités comparées

L’idée d’une frontière qui séparerait l’Europe de manière fixe et stable n’a pas toujours existé : Mikhaïl Ryklin a rappelé que le problème des frontières est un problème du XIXème siècle. En 1843, le Marquis de Custine a écrit dans La Russie en 1839 : « La Sibérie commence déjà au bord de la Vistule », indignant profondément la famille royale russe. Il a ainsi exprimé l’idée que la frontière tient à la volonté de la frontière. Vingt ans après (1862), Dostoïevski se rend pour la première fois en Europe : il écrit les Notes d’hiver sur des impressions d’été. L’Europe, dit-il, est trop individualiste, trop atomisée – ces arguments contre l’Europe connaîtront une grande postérité. La frontière entre Europe et Russie est irréductible selon lui, et, bien qu’il nous assure de son amour pour elle, on voit bien que l’Europe lui a profondément déplu. D’après Custine, les Russes imitent l’Europe, mais plus ils l’imitent, moins ils sont Européens ; pour l’être, ils doivent revenir à leurs racines – et Custine se demande quelles elles sont. Dostoïevski renverse sa thèse : pour lui, Custine n’aimait pas la Russie parce qu’elle était gouvernée de manière autoritaire et que le peuple y était opprimé. Or Dostoïevski voit là la raison même pour laquelle la Russie est porteuse du principe de la fraternité, contrairement au peuple européen : le peuple russe retrouve son identité fraternelle dans la punition qu’il subit.

La Révolution d’Octobre a renversé ce rapport modèle/imitation : c’est l’Union soviétique qui devient le modèle à imiter, surtout en France. Mikhaïl Ryklin travaille à tracer les racines de cette admiration pour Octobre. Différences et répétitions : le poids du passé soviétique Mikhaïl Ryklin a fermement tenu à expliquer d’où il parle : depuis la marge – encore une fois.

Sa position en Russie est parfaitement marginale, et de plus en plus les dernières années : il ne saurait donc parler au nom de la Russie. S’il importe pour lui de se pencher sur l’histoire soviétique, c’est pour tenter de comprendre de quelle manière elle continue de peser aujourd’hui, de déterminer le possible et l’impossible de la vie russe et européenne. Ainsi l’effondrement du système soviétique, qui avait l’avantage de garantir la survie de la quasi-totalité de sa population, a-t-il sur ce plan au moins été un désastre ; et l’Etat russe qui essaie aujourd’hui de rétablir l’ordre le fait au détriment des droits et des libertés qui existaient pourtant sous Gorbatchev et Eltsine. Dans les années 1930-1950 se trouvent les racines de ce qui se passe aujourd’hui. Mais cela ne veut pas dire que notre époque soit semblable au stalinisme : les faits politiques aujourd’hui, ce sont le nationalisme, l’aspiration de l’Eglise orthodoxe à devenir Eglise d’Etat… Les livres de Ryklin décrivent une Russie post-soviétique qui a gardé de cette époque un certain nombre d’éléments : le KGB, le complexe Etat faible-Parti fort, un mélange d’anarchie et d’autoritarisme ; elle a en plus un capitalisme sauvage, ou plutôt une généralisation de la criminalité économique. Etienne Balibar a évoqué le « Plaidoyer pour la Russie » du maire de Moscou, Loujkov, récemment paru dans Libération. L’article fait état du « redressement » de la Russie, de la fin de son éclipse géopolitique, dont l’Occident devrait prendre acte ; le XXIème siècle étant pressenti comme une nouvelle ère de formation de grands continents géopolitiques, l’Europe devrait accepter que la Russie forme un grand ensemble en intégrant les Etats post-soviétiques ! Mikhaïl Ryklin ne s’est pas montré étonné : cette façon de penser est aujourd’hui courante en Russie ; le nationalisme y est dominant depuis que l’idée communiste y a été discréditée, aussi bien que l’idée libérale dont on ressent tous les jours les effets désastreux ; il y règne une mentalité de forteresse assiégée ; les intellectuels et artistes sont marginalisés par la destruction des infrastructures qui permettaient l’expression des opinions divergentes ; les médias électroniques sont totalement contrôlés… Ce n’est plus le système soviétique mais malgré tout un système très autoritaire. La menace traditionaliste est évidente : la scène artistique contemporaine est écrasée par l’autorité de l’Eglise orthodoxe. Le mécanisme de la censure intérieure s’est remis en marche avec beaucoup de facilité. Toutefois, cela n’est pas une particularité russe : les intellectuels européens doivent eux aussi défendre leurs moyens de production, leur travail est lui aussi menacé d’extinction.

Cette archive qui nous sépare

La Russie et l’Europe sont beaucoup plus proches qu’on ne le croit. L’Union soviétique existait avec le soutien très fort des intellectuels européens et français. Le système soviétique avait un grand besoin de ces appuis extérieurs : certains procès par exemple n’auraient pas eu lieu sans le soutien des intellectuels européens. Les frontières étaient certes réelles, fortes, mais il existait un échange très important. L’idée de socialisme dans un seul pays n’a paradoxalement triomphé que parce qu’elle a reçu le soutien et la sympathie des intellectuels européens.

Ce qu’il s’agit de comprendre, ce sont les nuances qui ont existé dans les visions du XXème siècle de part et d’autre de la frontière. En Russie, rappelle Mikhaïl Ryklin, la terreur stalinienne concernait chaque famille, tout le monde comptait un parent ou un proche qui en avait été victime. On ne convaincra pas facilement les Russes et les autres populations de l’ex-URSS que la terreur était une nécessité historique, ou un fait dont la gravité serait à relativiser ! Il faut travailler les archives pour comprendre ces différences de vision ; à travers la déconstruction de cette archive qui nous sépare nous pouvons parvenir à satisfaire cette exigence d’être des intellectuels européens. Mikhaïl Ryklin a exprimé sa conviction que l’histoire alternative du XXème siècle se trouve en partie à Moscou. Il sera possible dans quelques années d’en savoir beaucoup plus sur l’influence que l’Occident a exercée dans les années 1930-1940 en URSS : aujourd’hui, malheureusement, les archives sont de nouveau fermées et le travail bloqué.

Etienne Balibar a souligné à son tour la nécessité d’exhumer l’histoire de l’URSS comme interaction avec l’Europe. Il apparaît à la lumière de cette histoire que ce qui a préservé l’Europe occidentale des formes extrêmes du totalitarisme après 1945 n’est pas seulement le fait d’avoir tiré des leçons de la guerre, mais le fait que l’Europe n’est pas un empire mais un système de nations. D’où vient que ce nationalisme a persisté chez nous ? De l’URSS. Etienne Balibar fait sienne l’hypothèse de Negri selon laquelle ce qui a fait tenir l’Etat (entendu comme ensemble de bureaucratie et de démocratie), c’est l’Etat social, la régulation des forces sociales qui a été dictée aux Etats européens par la crainte de l’URSS, par la conviction qu’il y avait un risque d’extension du communisme. Des logiques sont donc à l’oeuvre, avec pour enjeu la démocratie, dont les conditions sont impensables si l’on fait deux histoires séparées. « Les clés de l’histoire de l’Europe sont à Moscou », conclut Mikhaïl Ryklin.

En guise de conclusion : les moyens de l’ironie

Nous avons l’impression qu’une profonde atmosphère de pessimisme politique, culturel et spirituel se dégage de cet échange. Quand on lit les textes de Mikhaïl Ryklin on a souvent ce sentiment que de son côté l’alternative n’est plus qu’entre cynisme et désespoir. Mais est-ce vraiment différent pour nous ? Etienne Balibar ajoute cette remarque : la force de Ryklin est dans son ironie, au sens baudelairien d’une dérision, d’une critique de l’autre qui est toujours la voie la plus radicale, détournée en apparence seulement, pour se remettre soi-même en question. Ryklin est un ironiste de la philosophie, de l’esthétique et de l’écriture. Cette ironie, nous, ici, en sommes-nous capables ? Et estce seulement à défaut de moyens que nous ne le sommes pas ? Car les revues, les institutions, les espaces d’expression dont sont aujourd’hui privés les artistes et intellectuels russes, nous ne pouvons pas dire que nous ne les avons pas…

Hélène Bouchardeau, Le 5 octobre 2006



7 octobre 2006 - Russie.net © Tous droits de reproduction et de diffusion réservés.


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