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Orthodoxie
Le Patriarcat de Moscou
propose la réunion de toutes les différentes entités ecclésiales d'origine
russe
Pour la première fois, après 12 ans d'une existence libre de l'Église en Russie, après de nombreuses rencontres officielles ou privées entre nous et ses représentants, le Patriarcat de Moscou a pris l'initiative de proposer sous forme de lettre ouverte, la réunion de toutes les différentes entités ecclésiales d'origine russe, se trouvant en diaspora, et tout d'abord en Europe occidentale, leur conférant en principe un statut d'autonomie. Cette initiative en elle-même mérite sans conteste un examen attentif et une réflexion approfondie dans tous ses aspects. Mais dès à présent, beaucoup de ce qui est dit dans ces propositions incite à la plus grande prudence.
Signée par Sa Sainteté le patriarche Alexis (ce qui signifie, semble-t-il, que cette lettre n'a pas été examinée par le Saint-Synode), cette lettre semble comme adressée directement aux paroisses, pour ainsi dire, par-dessus la tête des évêques des diocèses concernés: elle a immédiatement été rendue publique dans les paroisses.
Mais la plus grande crainte est suscitée par le simple fait que cette lettre a été adressée au Conseil diocésain de notre Archevêché à peine quelques heures avant sa réunion du 2 avril, dont l'ordre du jour était la désignation des candidats à l'élection de notre nouvel Archevêque. Lors de cette réunion il y a même eu certaines voix qui se sont prononcées pour le report de l'élection, ce qui impliquait, non seulement une transgression inadmissible des statuts de notre Exarchat, mais aussi de facto un acte de soumission -aveugle-au Patriarcat de Moscou.
Si ces propositions avaient été envoyées pour discussion il y a un an, lorsque l'archevêque Serge était encore en vie, ou ne serait-ce que dans un ou deux mois, lorsque le nouvel archevêque élu et confirmé par le Patriarcat œcuménique, aura pris ses fonctions, elles auraient eu une valeur morale et ecclésiales beaucoup plus forte. Statutairement, le locum tenens de l'Archevêque n'a le droit de gérer que les affaires courantes du diocèse. C'est pourquoi la proposition de Moscou a paru à plusieurs d'entre nous constituer un acte politique plus qu'un acte ecclésial et, ce qui est plus grave encore, un acte déguisé d'ingérence dans nos affaires internes. Les évènements récents du diocèse de Souroge (Patriarcat de Moscou, Grande-Bretagne) viennent confirmer notre opinion : alors que ce diocèse est dirigé par le hiérarque sans doute le plus respecté de l'Eglise orthodoxe russe de la seconde moitié du 20e siècle, le métropolite Antoine Bloom (et qui au demeurant depuis sa jeunesse est un fidèle défenseur du patriarcat de Moscou), une tentative y a eu lieu pour imposer la volonté de Moscou, tant sur le plan personnel, qu'au niveau de l'administration ecclésiale. Le diocèse s'est trouvé à deux doigts de la scission.
Aujourd'hui, ce n'est pas le moment de discuter des propositions du patriarcat de Moscou, quoique cette discussion a déjà commencé sur Internet et dans les paroisses. Malheureusement, les passions qui ont pour conséquences inéluctables des attaques injustes, et parfois même des calomnies, ont d'ores et déjà commencé à se déchaîner, Limitons nous à quelques remarques préliminaires : notre entité ecclésiale (dont le nom a varié à plusieurs reprises dans l'histoire : région métropolitaine, Exarchat de Constantinople, Archevêché, depuis 1999 à nouveau Exarchat) occupe une place tout à fait à part en Europe occidentale (surtout en France, mais aussi en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie, en Scandinavie), non seulement du fait de son ancienneté et du nombre de ses paroisses, mais du fait aussi de son esprit, de son œuvre théologique unique au monde, de sa fidélité aux décisions du Concile de Moscou de 1917-1918 (que le patriarcat de Moscou tarde à mettre en application, d'ailleurs), de son témoignage de la liberté dans l'Eglise, qui constituait l'un des principaux soucis du métropolite Euloge de bienheureuse mémoire. Et à notre tour, aujourd'hui, notre principale tâche doit être précisément de préserver cet esprit, qui nous a été transmis en héritage par le fondateur de notre Archevêché*.
Nous constatons avec une certaine inquiétude, dans toute une série de diocèses du patriarcat de Moscou, de très nettes manifestations
d'autoritarisme (avec des interdits a divinis contre des prêtres d'une grande rectitude) et de graves atteintes à la liberté de l'Église. Beaucoup de gens de Russie nous disent : ne vous pressez pas de revenir à Moscou, vous nous êtes bien plus utiles tels que vous êtes aujourd'hui avec votre statut d'entité ecclésiale libre, d'autant plus que durant les 70 ans que vous avez passés sous la juridiction du patriarcat de Constantinople, ce dernier n'a jamais attenté à votre liberté. Prêtons à ces voix une oreille attentive. Il convient par ailleurs ici de rappeler que, sans un accord mutuel entre Constantinople et Moscou, nous n'avons absolument pas le droit, d'un point de vue canonique, de quitter la juridiction du Trône œcuménique. Pour l'instant, dans l'attente des élections du nouvel Archevêque, l'essentiel pour nous est de sauvegarder, en dépit des divergences d'opinions, l'unité ecclésiale et de ne pas nous laisser emporter par les tentations d'aller dans tel ou tel camp. Cela serait la plus grave trahison non seulement des canons, mais aussi de l'enseignement du métropolite Euloge.
Nikita Struve
Professeur des universités
Membre du conseil diocésain
* On nous dira que le métropolite Euloge a rejoint en 1945 le patriarcat de Moscou. Mais les lettres qu'il a écrites peu avant sa mort, témoignent de sa peine et de ses regrets d'avoir pris une décision trop hâtive : dès que l'acte d'union a été signé, Moscou a cessé de prendre son avis en considération, et le lendemain même de sa mort , en dépit des statuts du diocèse et des garanties de maintien de son autonomie, Moscou a nommé pour lui succéder le métropolite Séraphin Loukianov, qui s'était compromis avec les occupants nazis durant la deuxième guerre mondiale.
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