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Exposition Lénine, Staline et la musique

Paris, Cité de la Musique jusqu’au 16 janvier 2011

Portée par plus de 400 œuvres (partitions, costumes, extraits de films...), cette exposition exceptionnelle est d’un grand intérêt pour comprendre les rapports étroits entre la musique et la dictature soviétique.

Les utopies à la cité de la musique

Au sein d’une saison musicale consacrée au concept d’utopie, la Cité de la musique présente une exposition montrant la complexité de la relation entre le régime soviétique et ses artistes, principalement musiciens.

Mais si l’on associe aisément ce concept à l’engouement révolutionnaire de 1917, que signifie-t-il lorsque, par la suite, ce même système politique s’appuie de plus en plus sur une idéologie qui prendra pour nom le réalisme socialiste, obligeant notamment les artistes à prendre parti entre l’adhésion aux idéaux et la dénonciation des aspects totalitaires du régime ? Sans doute faut-il considérer qu’utopie et idéologie s’unissent dans une dialectique forte, comme l’a noté dans plusieurs conférences le philosophe Paul Ricoeur.

L’idéologie comme l’utopie sont des phénomènes ambigus : chacun a un côté négatif et un autre positif, un côté constructif et un autre destructeur. Si, selon l’historien Pierre Rosanvallon, il existe des utopies libertaires qui tentent d’instaurer une forme d’autorégulation de la société, il y a aussi des « utopies d’organisation » qui imposent d’en haut un modèle de société virant au totalitarisme. L’utopie est rendue possible parce qu’il existe un problème de crédibilité dans tous les systèmes de légitimation et d’autorité.

Si toute idéologie tend à légitimer un système d’autorité, toute utopie doit s’affronter au problème du pouvoir. C’est précisément cette question du pouvoir – et de sa relation aux arts – qui se trouve au coeur de « Lénine, Staline et la musique ». Le commissaire de l’exposition, Pascal Huynh, poursuit ici une réflexion entamée lors d’une exposition précédente, intitulée « Le Troisième Reich et la musique » et présentée en 2004 au Musée de la musique à Paris, puis au Schloss Neuhardenberg près de Berlin en 2006 et à la Pedrera de Barcelone en 2007.

Si les ferments idéologiques du fascisme et du communisme remontent au xixe siècle, leur mise en oeuvre sous forme de régime politique figure parmi les faits marquants du xxe siècle, tant par les retombées de ces systèmes sur les populations qui les subirent que par leurs conséquences sur un ordre mondial en plein bouleversement. Tous deux étaient porteurs d’une utopie, tous deux utilisèrent les arts à leurs propres fins, tous deux surent convaincre certains artistes, par idéal ou par opportunisme, de suivre leurs idées, tous deux envoyèrent dans des prisons ou des camps les récalcitrants ou les opposants.

Mais les comparaisons s’arrêtent là : à l’inverse du régime nazi, le système soviétique se distingue par son exceptionnelle longévité, sa capacité à rebondir et évoluer, et donc son attitude changeante envers les artistes. C’est précisément ce dont rend compte l’exposition « Lénine, Staline et la musique » qui s’ouvre sur la période révolutionnaire de 1917, durant laquelle une relation inédite s’instaure entre les arts et la politique, et se referme sur l’année 1953 qui voit la disparition, le même jour, de Staline et du compositeur Prokofiev. Au départ, l’idéal d’un homme neuf – et donc d’un art nouveau – se trouve partagé ; à l’arrivée, le divorce est flagrant entre les tenants de l’avant-garde et les défenseurs du réalisme socialiste.

C’est cette chronique de la vie musicale et artistique que raconte l’exposition, autour de figures-clés comme Dmitri Chostakovitch et Serge Prokofiev, mais aussi Lénine et Staline et leurs délégués culturels, Anatoli Lounatcharski ou Andreï Jdanov.
Les autres disciplines, en particulier le cinéma et la photographie, « arts nouveaux » par excellence, se trouvent également convoquées, de même que la peinture et la scénographie d’opéra ou de théâtre.
À la fin de l’exposition, nulle conclusion hâtive, nul jugement à l’emportepièce : ce sera au visiteur d’apprécier les oeuvres et leur contextualisation, et de se faire sa propre idée de la manière dont se joua durant ces années le chassé-croisé entre l’art et le pouvoir...

Laurent Bayle
Directeur général de la Cité de la musique

Éric de Visscher
Directeur du Musée de la musique

- Voir l’animation interactive de l’exposition





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