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Le projet de cathédrale russe à Paris : vision intellectualiste contre vision incarnée

par Cyril Semenoff-Tian-Chansky

Le projet de construction du Centre spirituel et culturel orthodoxe russe du Quai Branly ne peut que réjouir le cœur d’un orthodoxe russe vivant en France. Nous devons nous souvenir avec reconnaissance de l’initiative du défunt Patriarche Alexis, à qui revient largement l’idée, qu’il a pu défendre lui-même à l’Élysée auprès du président Sarkozy.

Nous savons que sur environ cent-vingt projets effectivement présentés au jury du concours international d’architecture — sur les 444 inscrits —, dix ont été retenus à l’issue du premier tour, et les résultats proclamés le 10 décembre 2010, selon les modalités fixées dans le règlement du concours. Le second tour, à l’issue duquel le lauréat final sera choisi, est fixé au 14 mars. Le jury est composé de quinze membres, dont le ministre de la culture Frédéric Mitterrand, des représentants de l’Élysée et de la Mairie de Paris.

Bien malheureusement, huit de ces projets, parmi lesquels figure celui déjà pressenti comme lauréat, de l’architecte Manuel Nunez Yanowsky (architecte de nationalité espagnole né en 1942 à Samarkand) du groupe Sade Architecture, se signalent davantage par la promotion de grandes agences, par des trouvailles architecturales capables de provoquer et retenir l’attention d’un jury, que par la canonicité et l’esprit de l’Eglise orthodoxe. Ces dix projets sont constitués de quatre équipes russes, quatre équipes françaises, et deux équipes mixtes françaises et russes.

Excepté le projet russe des Lenok, projet traditionnel mais bien fade, tous ont en commun de transformer le temple orthodoxe en jeu formel, soit par la création d’une enveloppe en verre insérant de toutes parts l’église, soit par le développement hypertrophié d’un élément constitutif du temple chrétien orthodoxe, au détriment des autres.

Il est juste d’observer qu’il n’existe pas d’église « classique » type, et qu’au contraire, l’architecture orthodoxe se caractérise par sa capacité inhérente à s’adapter à la géographie et à l’histoire, se mettre au diapason du lieu, de se mettre en consonance avec le meilleur de l’esprit local. Témoignent tout au long du XIXème et du XXème siècle de nombreux exemples de cette capacité d’adaptation, adaptation qui n’est jamais une dénaturation, mais un ancrage dans le lieu, dans les traditions locales. La cathédrale Saint-Alexandre-de-la-Neva à Paris, la cathédrale Saint-Nicolas à Nice, l’église commémorative Saint-Job à Uccle près Bruxelles, la cathédrale de la Dormition à Helsinki, l’église de Florence, toutes se sont adaptées au substrat topographique, à l’esprit d’un lieu, au genius loci. Car le temple orthodoxe n’est jamais une idée désincarnée, mais la réalisation de l’amour évangélique et orthodoxe dans des volumes, un plan et une élévation, dans une orientation, des proportions et des décors.

Or, rien de tel dans ces projets, qui souscrivent au despotisme d’une certaine idée de l’architecture contemporaine, idée dominée par la désacralisation dans le cas présent. Il ne peut exister dans l’esprit de l’architecture orthodoxe d’aversion naturelle pour les matériaux et les formes contemporaine. Mais le sens du sacré, de la retenue dans la grandeur, de l’élan dans l’humilité, ne peuvent passer à la chausse-trappe.

Or, le principe de l’enveloppe, ou du sarcophage en verre, enserrant le temple, casse la lisibilité du temple et de ses parties constitutives, parties qui ont chacune en elles, et chacune dans leur rapport au tout, des fonctions symboliques profondes, et ce depuis la Paix de l’Église au IVème siècle. L’enveloppe introduit un espace extra-ecclésial qui n’a d’autre fonction qu’une mise en curiosité du temple.

Or encore, le principe de la simplification outrancière des volumes dans des idées de formes dominées par les lignes agressives, introduit une grave confusion entre réalisation (rendre présent, réel) et schématisation désincarnée. Ce sont alors des formes qui symbolisent les éléments de l’église (bulbes, porches, etc.), mais sans les ancrer dans la réalité. Ces projets pourraient se retrouver n’importe où, en conformité avec Mies van der Rohe et le style international. Mies van der Rohe, néanmoins, avait du talent.

Ces deux solutions amènent l’une et l’autre une distanciation fatale avec du spectateur et du fidèle avec l’église, une objetisation de l’édifice qui devient objet de curiosité infinie au lieu d’être objet de vénération. Une modernité mal comprise qui transforme le temple, irrémédiablement, en artefact. L’enveloppe vitrée, comme le simplicisme du traitement des volumes et des formes, nous feront voir une idée de temple, au lieu d’un temple.

Les grandes parties constitutives d’un temple orthodoxe sont fondamentalement intangibles, alors que le style reflète par nature le génie propre à chaque époque :

* d’une part, le plan et l’élévation d’une église orthodoxe sont le fruit d’une tradition ininterrompue depuis Saint Constantin le Grand au début du IVe siècle jusqu’à nos jours. Cette tradition architecturale, jamais codifiée, est néanmoins la manifestation la plus directement accessible de la foi orthodoxe, qui privilégie la progressivité en plan, de l’espace du monde à l’espace occupé par le saint des saints. De l’antique basilique Saint-Pierre de Rome à Saint-Alexandre-de-la-Neva en passant par Sainte-Sophie de Constantinople, ce respect de la progression de l’espace mondain à l’espace sacré du sanctuaire est la même. En élévation, le principe de la coupole comme lien entre le Ciel et la terre, lien lui aussi progressif, est constant dans l’Église orthodoxe surtout depuis Justinien ;

* d’autre part, la sagesse de l’Église orthodoxe de ne jamais légiférer sur le style, induit que chaque époque, chaque époque étant munie de ses dons particuliers, de ses heurs et malheurs, de sa capacité à tirer de son quotidien le permanent et le sublime, chaque époque donc créé le style qui se trouve en consonance profonde avec ses aspirations.

Le Cahier des charges stipule page 4 que l’église orthodoxe ainsi construite « doit être en phase avec l’esprit des récents projets emblématiques des rives de la Seine (Institut du Monde Arabe, Maison du Japon, et le Musée des Arts Premiers) ». Soulevons que l’Institut arabe de Jean Nouvel, inauguré en 1987, appartient désormais à l’Histoire de l’Architecture, et sa conception n’a rien de récente. Mais surtout, aucun des trois édifices présentés comme étalons n’appartient à l’architecture religieuse.

Or, le principe même d’une enveloppe en verre (ou autre matériau) contrevient sans retour aux idées de progression en plan et en élévation, en intercalant un espace non ecclésial et séparateur, un espace qui n’a aucune autre justification que la mise en curiosité de l’église. L’enveloppe, si elle est incontestablement une tendance de l’architecture des années quatre-vingt du siècle dernier, n’est pas, et de loin, la seule option d’une modernité décrétée plus « contemporaine ».

En d’autres termes, dans l’Église orthodoxe, c’est l’architecte qui se met au service d’une tâche élevée, et non l’église qui sert de terrain de jeu aux exercices formels superfétatoires de l’architecte.

Et que dire du Palais de l’Alma, anciennes écuries de Napoléon III, dont il n’est fait aucun cas, alors que tout le projet jouxte ce palais ?

Espérons que l’opportunité historique de construire un témoignage unique de l’église orthodoxe à Paris dans un des plus beaux panoramas de la capitale française, s’accompagne de la tradition architecturale russe, tellement riche, et si profondément apte à s’ancrer où le souffle de l’esprit décide d’aller. Gageons que le principe de l’enveloppe constrictive et désacralisante, soit abandonné. Formulons le vœu que la Russie impose une vision sacralisante et traditionnelle, même dans le contexte hostile, d’une laïcité tout entière tournée vers l’amoindrissement de la perception positive de la Chrétienté.

Cyril Semenoff-Tian-Chansky, 27/02/2011





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