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Russie, l’ÉTAT-MAFIA (magazine Books)

Le numéro de novembre est consacré à la Russie !

En vingt ans, le FSB, avatar du KGB soviétique, est parvenu à noyauter les rouages de l’Etat et des grandes entreprises russes. Réalisée sous l’égide de leur ancien patron Vladimir Poutine, cette fusion des services secrets et de l’appareil d’Etat nourrit un régime mafieux qui promeut les médiocres et terrorise les contestataires.

Russie, l’ÉTAT-MAFIA est le titre du dernier numéro du mensuel Books, l’actualité par les livres du monde.

Introduction : Surréaliste

En allant sur Google France, la première image correspondant à l’entrée « mafia » est une affiche représentant la « mafia juive ». C’est dire à quel point ce mot est mis à toutes les sauces (et, incidemment, à quel point le Web est soumis aux influences nocives). Au vu du titre de notre dossier, une première réaction du lecteur peu informé pourrait être de penser que Books donne dans la facilité, voire la démagogie. Il n’en est rien, tant la réalité que nous décrivons dépasse l’imagination.

L’entretien avec la spécialiste russe Irina Borogan montre pour commencer que le FSB, avatar de feu le KGB, pénètre en profondeur les rouages de l’État et des grandes entreprises. Ce n’est pas très étonnant si l’on se souvient que Vladimir Poutine était le patron de cette institution avant d’accéder au pouvoir, mais on aurait pu imaginer que le président élu aurait au moins repris l’héritage soviétique. Dans l’URSS de naguère, en effet, le KGB était soumis au Parti communiste. Il n’y a plus rien de tel : le FSB fait désormais corps avec le pouvoir, sans instance supérieure où puiser ses ordres. Les principales décisions politiques et économiques du pays sont prises avec ou par des hiérarques issus des services secrets.

Les articles suivants nuancent mais approfondissent aussi le sujet. L’un des principaux sociologues russes, Lev Goudkov, confirme l’analyse d’Irina Borogan : « La police politique est devenue moins un outil au service du régime que le régime lui-même », écrit-il dans un article publié cette année. Néanmoins, le FSB ne doit pas être considéré comme un bloc homogène. L’entrée de ses dirigeants dans la compétition pour le pouvoir et les richesses a généré de féroces luttes intestines, donnant peu à peu au régime une allure clanique. D’autres traits essentiels le distinguent du système soviétique. Même si les grandes entreprises publiques et parapubliques sont noyautées ou dirigées par le Kremlin et le FSB, le reste de l’économie est laissé à la libre entreprise – « libre » pour autant que ce mot ait un sens dans un univers régi par la corruption et l’absence de règles sanctionnées par un pouvoir judiciaire autonome.

D’autre part, le FSB n’exerce pas la terreur collective de son prédécesseur : « La répression se limite à la persécution sélective ou prophylactique de groupes particuliers. » Enfin, l’absence d’idéologie d’État a laissé le champ libre à « de nouvelles technologies de contrôle des masses », qui entretiennent l’apathie d’une opinion publique sensibilisée au nationalisme et à la xénophobie. Malgré un faible pour Dmitri Medvedev, l’économiste Vladislav L. Inozemtsev fait le même constat mais met l’accent sur un autre caractère du régime : le privilège donné à la promotion des médiocres, qui encombrent les postes de décision.

Dans ce pays où chacun a intérêt à la conservation de ses privilèges et à la stabilité du système, les meilleurs s’en vont. La Russie connaît une hémorragie de cerveaux sans précédent, dont l’effet est une « déprofessionnalisation » globale. Vladimir Poutine est considéré par ces auteurs comme l’incarnation et le symbole de cette médiocratie corrompue.

Ancien Premier ministre de Boris Eltsine, Boris Nemtsov a publié cette année un rapport accablant, démontant les mécanismes de la corruption et du népotisme mis au point par l’ancien adjoint à la mairie de Saint-Pétersbourg, qui a rapidement bâti autour de lui, avec quelques amis, un vaste empire industriel et financier. Nous donnons ensuite la parole aux écrivains. Certains ont fait allégeance au poutinisme et parfois en rajoutent, réveillant les principes de la sainte Russie, antisémitisme compris. Beaucoup d’autres expriment leur désarroi ou donnent dans le cynisme pur et dur.

Dans sa biographie du tsar Pierre le Grand, traduite en 1999, l’historien américain Robert Massie écrivait : « La corruption affectait non seulement les finances de l’État mais son efficacité de base. Corrompre et détourner les fonds étaient une tradition de la vie publique russe et le service public était considéré de façon routinière comme un moyen de faire de l’argent. Cette pratique était si bien enracinée que les officiels russes ne recevaient qu’un faible salaire ou pas du tout. » C’est une différence avec le régime actuel : les responsables sont très bien payés.

Books

Un État-Mafia

Poutine sera donc à nouveau élu président et reprendra Medvedev comme Premier ministre. Les deux hommes ont déclaré cyniquement, devant le congrès de leur parti, qu’ils s’étaient mis d’accord sur ce scénario depuis des années.

Les « experts » occidentaux et russes qui ont glosé sur une « différence » entre Medvedev et Poutine, et misé sur le « modernisme » du premier se sont donc bien trompés. Comme disaient les communistes français quand ils avaient pignon sur rue, c’est bonnet blanc et blanc bonnet.

L’intérêt politique du couple, pour la mafia qui dirige la Russie, est sa complémentarité médiatique. Jeu classique entre le bad cop et le good cop – qui agissent en réalité main dans la main.

Pourquoi les experts se sont-ils trompés ? Pour deux raisons. La première (continuons avec l’anglais) est le wishful thinking : la Russie représente un tel gâchis qu’il était réconfortant de voir en Medvedev­ un facteur d’espoir. La seconde est la tendance à sous-estimer l’ampleur du mal. Notre dossier illustre dans le détail la gravité du cancer qui ronge le pays. Avec l’appui des services secrets, accessoirement de l’Église orthodoxe, Poutine a encouragé la constitution progressive d’un régime probablement sans précédent à une telle échelle, un État mafieux où la corruption et le pillage des ressources publiques sont devenus la norme.

Une seule question subsiste : ce système, qui implique tous les rouages de la société, est-il stable et durable, ou est-il appelé à se fragiliser au fil du temps ? Là, les avis divergent. Pour l’instant, la croissance reste au rendez-vous : c’est le ciment qui lui permet de tenir. Mais l’effondrement démographique et l’absence de tout dynamisme économique fondé sur autre chose que les ressources du sous-sol font planer une menace certaine à terme.

Est-ce exprimer un espoir que de prévoir la chute de la maison Russie pour ces raisons et seulement celles-là ? Cela rappelle la formule de Céline : « Les assassins voient l’avenir en rose, ça fait partie de leur métier. »

Olivier Postel-Vinay


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