La scène se déroule dans la nuit du 4 au 5 juin, près de Moscou. Le chef du Comité d’enquête russe (équivalent du FBI américain), Alexandre Bastrykine, revient d’une visite dans le Caucase à laquelle avait été convié Sergueï Sokolov, rédacteur en chef adjoint du journal d’opposition Novaïa Gazeta.
A l’aéroport, selon Novaïa Gazeta, le journaliste est embarqué en voiture par des gardes du corps de M. Bastrykine. Le convoi s’arrête en pleine forêt.
Le chef du Comité d’enquête, un des piliers du pouvoir de Vladimir Poutine, qui a étudié avec lui le droit à Leningrad (Saint-Pétersbourg) dans les années 1970, s’en prend au journaliste. Celui-ci l’a accusé dans un de ses derniers articles de couvrir de facto avec ses services des groupes criminels en Russie.
Le fond de ces accusations : une simple amende de 150.000 roubles (3.600 euros) infligée à un prévenu pour dissimulation de preuves dans le massacre par une mafia locale de 12 personnes en 2010. Le fruit d’une collusion avec les forces de l’ordre, accuse Novaïa Gazeta.
Dans la forêt, le ton monte. "Il était question de ’couper sa tête et ses jambes’", affirme Alexeï Simonov, le président du Fonds de défense de la Glasnost, qui a parlé au journaliste avant qu’il ne quitte le pays de crainte pour sa vie, et a lu, dit-il, une note interne du journal.
Au passage, évoquant la journaliste de Novaïa Gazeta assassinée en 2006, "Bastrykine a aussi traité Anna Politkovskaïa de ’traînée payée par l’Occident’", affirme M. Simonov.
Selon lui, M. Bastrykine "est en état de forte ébriété" au moment où il a proféré ces menaces.
Le scandale éclate mercredi lorsque Dmitri Mouratov, le rédacteur en chef de cette publication dont l’ex-président soviétique Mikhaïl Gorbatchev est co-propriétaire, dénonce les menaces dans une lettre ouverte.
Le soir même, l’Union des journalistes russes se dit "ahurie" et une manifestation est organisée à Moscou devant le Comité d’enquête, au cours de laquelle cinq journalistes sont brièvement interpellés.
Jeudi matin, dans un entretien publié par le site du quotidien Izvestia, Alexandre Bastrykine qualifie les accusations de "délire".
Mais dans la soirée, à l’issue d’une rencontre avec le rédacteur de Novaïa Gazeta, puis avec les responsables de plusieurs médias russes, le chef du Comité d’enquête admet avoir "dérapé" et s’excuse, plaidant la fatigue et un accès d’émotion.
"Nous étions arrivés dans le même avion, sommes montés en voiture et nous sommes partis (pour Moscou). Nous nous sommes arrêtés sur le bas-côté : les esprits étaient échauffés. Et nous avons parlé", a-t-il expliqué, selon le site d’information gazeta.ru dont le rédacteur en chef Mikhaïl Kotov était présent.
La réconciliation est abondamment montrée à la télévision publique.
"Plus rien ne menace notre journaliste Sokolov, le conflit est clos", écrira Dmitri Mouratov.
Un autre de ses adjoints, Vitali Iarochevski, estime que le Kremlin a clairement ordonné de mettre fin au scandale.
Pourtant, "si c’était arrivé dans un pays européen ou aux Etats-Unis, il y aurait eu un scandale du niveau du Watergate", admet-il.
Alexeï Simonov, qui a été de tous les combats pour la liberté de la presse depuis la chute du régime soviétique en 1991, souligne que le seul objectif possible était de lever la menace pesant sur le journaliste, et que la poursuite du scandale n’aurait "rien donné".
Il faut comprendre, poursuit M. Simonov, que les rédacteurs en chef locaux "sont des gens qui vivent en Russie, qui dirigent des médias en Russie, ils pensent autrement" que leurs collègues occidentaux.
"En 10 ans, six de nos journalistes ont été tués", explique de son côté Vitali Iarochevski, de Novaïa Gazeta.

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