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CINEMA



Naguima

Un film de Zhanna Issabayeva

Au Kazakhstan, Naguima, une jeune femme réservée, abandonnée à la naissance, partage une chambre dans un quartier-dortoir d’Almaty avec sa sœur de cœur, Ania, rencontrée à l’orphelinat. Enceinte, Ania meurt lors de l’accouchement. A nouveau seule, Naguima va tenter de reformer une famille…

ENTRETIEN AVEC JANNA ISSABAEVA

Comment est née l’idée de faire ce film ?

Un jour, j’ai lu un article dans un journal kazakhstanais sur la vie dans nos orphelinats. Il y était dit que tous les orphelins du Kazakhstan, une fois leurs études scolaires terminées, recevaient les renseignements détaillés concernant leurs parents biologiques : noms et prénoms, adresse, etc.

C’est un droit constitutionnel des orphelins. Même si l’un des parents est en prison, on indique le nom de la prison à l’orphelin ainsi que l’article de loi aux termes duquel il a été condamné. J’ai été stupéfaite, car je pensais auparavant que tout cela restait secret. En France, par exemple, la loi stipule que les informations concernant les parents ayant renoncé à leurs enfants doivent rester secrètes.

La deuxième chose qui m’a profondément étonnée, et qui est la conséquence de la divulgation de ces informations à nos orphelins, est que près de 80 % (il n’y a pas de statistiques nationales, ce chiffre est celui d’un orphelinat) de ceux-ci tentent de retrouver leurs parents biologiques. Cette quête se termine très souvent tristement pour ces orphelins…

Le thème de l’enfance est un thème récurrent, non seulement dans le
cinéma d’Asie centrale – chez votre compatriote Darejan Omirbaev ou
votre collègue kirghize Aktan Arym-Koubat (Abdykalykov) –, mais aussi
dans le cinéma russe (LE RETOUR d’Andreï Zviaguintsev, KOKTEBEL de Boris
Khlebnikov et Alexeï Popogrebski), ukrainien (LA MAISON À LA TOURELLE
d’Eva Neymann)... Avez-vous une explication à cela ?

Je ne peux ni ne veux parler au nom de tous ces metteurs en scène issus du territoire de l’ex-URSS. En revanche, pour moi, l’enfance fut un moment capital de mon existence. Pour des raisons que je n’exposerai pas ici, j’ai vécu mes neuf premiers mois en ville avec mes parents, puis, à neuf mois, ma grand-mère m’a prise avec elle et m’a emmenée dans son village. Elle me nourrissait en me donnant le sein : quand elle a commencé à me le donner, les montées de lait sont revenues et elle m’a nourrie au sein jusqu’à l’âge de cinq ans. Puis, quand j’ai eu cinq ans justement, un couple de personnes que je ne connaissais pas est venu au village et a dit : « Bonjour, nous sommes ton papa et ta maman. Nous venons te reprendre et nous te remmenons en ville. » Je ne pense pas que vous puissiez imaginer l’abîme qui séparait alors les villages kazakhs des villes en béton ! Arrivés en ville, ils m’ont dit : « Voilà, c’est là que tu vas vivre désormais, avec nous et cette petite fille-là qui est ta petite soeur. » J’ai fait une vraie dépression à cinq ans et je me suis murée dans le silence. Je n’ai plus prononcé un mot pendant des mois, au point que les voisins pensaient que j’étais muette.

Cette période a laissé en moi des traces indélébiles, mon coeur étant coupé en deux entre ma mère et ma grand-mère… Pour revenir à votre question, je pense que Darejan, Aktan, moi… avons eu des enfances très difficiles. Il me semble que c’est pour cette raison que ce thème de l’enfance revient dans nos films comme un leitmotiv.

Où avez-vous tourné le film ?

Dans les environs d’Almaty, dans une banlieue-dortoir. Nous avons tourné dans des conditions difficiles : nous n’avions que mon propre argent pour faire ce film et j’ai dû me contenter d’une équipe de douze personnes seulement. Je n’avais même pas d’assistant ! Ce n’étaient pas les candidats qui manquaient, sachant que j’étais prête à prendre même un stagiaire, mais mon directeur de production m’a dit que nous arrivions à tous tenir dans deux monospaces – si jamais je prenais un assistant, il faudrait alors prendre un troisième véhicule – et qu’il valait mieux, au cas où on aurait l’argent pour ce faire, l’investir dans autre chose… Puis mon ami Erlan Bajanov m’a aidée financièrement quand on est arrivés au bout de mes ressources et qu’on n’avait plus de quoi payer ni essence, ni nourriture. Je suis allée le trouver, l’ai imploré de me soutenir et il l’a fait. On a tourné avec un appareil-photo et avec mon propre matériel. En fait, je travaille toute l’année pour la télévision et j’ai mon propre studio. C’est la
vie que je me suis choisie : travailler toute l’année sur des commandes pour la télé et prendre mon congé annuel durant lequel je tourne mes propres projets. Pour moi, c’est une question de survie.

Compte tenu des moyens extrêmement restreints, nous avons dû – avec mon chef-opérateur et mon chef-décorateur – faire un story-board très précis en dessinant absolument tous les plans très en amont du tournage.

Nous avons même monté le film sur papier pour le tourner très fidèlement à ce qu’on s’était dit. Toute cette préparation nous a pris un mois et demi.

Nous travaillons tous les trois pour la télé : donc, après notre journée de travail, nous nous réunissions pour avancer sur le projet, chaque soir de 17 h à 21 h. C’était assez épuisant, car nous commençons tôt nos journées à la télé, mais nous l’avons fait sans jamais avoir eu l’intention d’établir un quelconque record. On aurait adoré avoir plus de moyens et de temps…

De fait, on était tellement prêts qu’on a tourné tout le film en douze jours.

Quel a donc été le budget du film ?

Le tournage, avec le salaire des acteurs, les lieux, le matériel, a coûté environ 50 000 dollars. En incluant tous les travaux techniques de postproduction qui ont suivi, le budget total s’est élevé à 150 000 dollars – auxquels il convient d’ajouter tous les frais relatifs à la promotion faite pour et durant les festivals. Et ce n’est pas terminé, car on s’apprête à sortir le film au Kazakhstan et il nous faut payer les DCP, les posters, etc.

Où avez-vous trouvé vos actrices ? Ce sont des actrices professionnelles ?

C’est une très bonne question, car on revient au tout début du projet. J’avais une responsable de casting qui, comme tous les responsables de casting, souhaitait que je lui fasse une description précise du personnage principal afin qu’elle se mette en quête de la jeune fille. Or je lui répétais que peu m’importait qu’elle soit petite, grande, grosse, maigre, jolie ou pas : ce que je voulais, c’est qu’elle soit « particulière »… Cela la mettait hors d’elle et elle me disait qu’elle ne trouverait pas sans que je lui donne des consignes précises. On a quand même fait passer une petite annonce et, comme dans tous les pays du monde, un nombre impressionnant de jeunes filles sont venues pour faire des essais. Néanmoins, rêvant de gloire et de cinéma, elles semblaient toutes issues de familles aisées et dégageaient quelque chose qui ne me convenait pas. Je me suis dit alors qu’on devait aller chercher dans les orphelinats, car les orphelins ont justement quelque chose de « particulier », quelque chose que les autres n’ont pas, que je suis incapable de formuler, mais les orphelins ont cette spécificité. Et, de fait, dès le premier orphelinat où ma responsable de casting s’est rendue, on a trouvé Naguima.

On a également trouvé Ania dans un autre orphelinat. Néanmoins, et malgré leur envie de faire ce film, elles avaient très peur. Dina Toukoubaeva, qui interprète le rôle de Naguima, me disait qu’elle avait changé d’avis, qu’elle ne voulait plus tourner, qu’elle allait nuire à mon film… Et, à chaque conversation que j’avais avec elle, elle finissait en larmes sans jamais me regarder dans les yeux : impossible pour elle de me regarder dans les yeux.

C’est là que je lui ai dit que la profession d’acteur était la profession la plus simple au monde : « Tu fais tout ce que te dit le metteur en scène. Il te dit : “Ne bouge plus” et tu ne bouges plus. Il te dit : “Tais-toi” et tu te tais, “avance” et tu avances. C’est tout ! » Elle a accepté de faire des essais et je lui disais : « Là, tu t’arrêtes et tu comptes mentalement jusqu’à 4, puis tu repars », et c’est comme ça qu’on a commencé à travailler ensemble.

Mais ma plus grande joie, c’est d’avoir vu Dina se métamorphoser durant le tournage : elle s’est ouverte comme une fleur s’ouvre au monde. Son allure a changé, sa démarche a changé, tout en elle s’est transformé. Elle allait même jusqu’à dire aux autres acteurs : « Ne fais pas ça, Janna n’aime pas qu’on fasse ça. »

Vous dites avoir tourné avec un appareil-photo, néanmoins vous avez dû recourir à du matériel professionnel que vous n’aviez sans doute pas. Or vous ne travaillez pas du tout avec le studio d’État Kazakhfilm, qui dispose, lui, de tous les moyens techniques.

Quelle en est la raison ?

Je ne travaille pas avec Kazakhfilm, car je chéris ma liberté plus que tout au monde, alors que, en produisant des films, Kazakhfilm en devient le propriétaire. Dans les contrats que les metteurs en scène signent avec Kazakhfilm, il y a des articles selon lesquels Kazakhfilm peut te dégager du projet, peut changer le nom de ton film, en changer la fin… En revanche, Kazakhfilm peut louer son matériel sans être producteur du film, mais je n’y ai jamais recours : les tarifs de location sont très hauts, des sociétés privées font des prix plus intéressants et j’ai des amis qui, sachant quels types de films je fais, me prêtent gratuitement le matériel dont j’ai besoin.
Même la grue dont j’ai eu besoin pour le dernier plan du film quand la caméra tourne autour de Naguima, je l’ai eue pour une somme extrêmement modique, à un vrai prix d’ami.

Pourquoi, vous qui êtes kazakhe et qui avez tourné ce film au Kazakhstan, avez-vous choisi de le tourner en russe et non en kazakh ?

Je me suis dit, tout d’abord, que j’allais tourner ce film en kazakh. Puis, quand j’ai imaginé le personnage de la soeur de coeur de Naguima, Ania, j’ai décidé qu’elle serait russe, car la vraie amitié ne connaît pas de nationalités. De plus, cela m’a permis d’avoir un plus large choix d’acteurs. Enfin, je pense que le russe dans ce film en accroît l’ampleur. C’est mon deuxième film en russe ; tous ceux que j’avais réalisés auparavant étaient en kazakh. En revanche, deux répliques sont en kazakh, car il s’agit d’interjections et, si je les avais fait dire en russe, elles auraient eu une tonalité plus rude, voire plus vulgaire.

Date de sortie : 26/11/2014
Réalisateur : Janna Issabaeva
Producteur : Sun Production
Avec : Dina Tukubaeva, Galina Pianova, Maria Nejentseva
Pays : Kazakhstan
Langue : Russe
Festival(s) & Prix : Grand Prix Festival de Deauville-Asie 2014
Durée : 77 mn
Formats : DCP - 1,85 - Dolby.





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