Le début du film reste un mystère inexplicable. Et la véritable sensation
physiologique de l'image cinématographique survient non pas au moment de sa représentation graphique, quelque part dans les replis secrets de la création, mais quand l'image s'entend. Pour moi, " Le héron et la cigogne " a commencé précisément par un son. Le bruit des roseaux. Il a quelque chose de sauvage, d'effrayant, ce frémissement qui met en garde... Et c'est ce bruit qui a littéralement tissé le futur film pour moi... je n'avais pourtant aucune idée concrète de ce qu'il allait être. Ensuite, tout s'est fondu d'une manière étrange. Vous savez comment ça se passe : on entend quelque chose. On ne voit rien mais on entend quelque chose derrière soi. /.../
C'est sans doute ce qu'on appelle le début du processus de création :quand quelque chose existe déjà sans qu'on en ait encore conscience.
C'est difficile à expliquer aux autres. « Imagine », disais-je au peintre Franceska
Yarbousova, « Imagine un marais, avec une eau brune et
tourbeuse..., des tiges de roseaux émergent ici ou là... Il neige... Une neige sèche d'octobre... Très blanche...» Ensuite, je lui ai dit : « Imagine
un marais et sur ces mottes de tourbe, sur ces tiges de roseaux, s'est lentement posée une robe de mariée qui les enveloppe... elle est blanche... Et, martelée par cette neige, gonflée d'eau tourbeuse, elle s'immerge peu à peu dans le marais. Et peu à peu, elle devient noire, brune et tourbeuse... ». Par la suite, ces couleurs et ces tonalités sont apparues dans les images du film.
Tout ce à quoi on pensait à un moment, dont on parlait au tout début du film, s'infiltre d'une manière ou d'une autre dans la colonne vertébrale et les ramifications nerveuses du film. C'est-à-dire que tout ce qui était en train de mûrir en soi à un moment donné était authentique. Et la seule chose qui compte, c'est de ne pas laisser passer ce moment extrêmement important. Il est important de s'en remettre entièrement à lui...