Quinzaine des réalisateurs cannes 1996
Sortie nationale le 17 juillet 2002
Un film de Sergueï Bodrov
Russie - 1996 - 95 mn - couleur - vostf - dolby
Avec : Oleg Menchikov,
Sergueï Bodrov Jr.,
Soussanna Mekhralieva
Une petite troupe de soldats russes, maintenant l'ordre dans le Caucase, est attaquée par des rebelles locaux.
Les deux seuls survivants, Sacha et Vania, sont capturés et retenus par Abdoul-Mourat, le patriarche d'une ville voisine.
Ils doivent être échangés contre le fils de ce dernier, détenu dans une prison russe.
Si l'échange ne peut pas être effectué, ils seront exécutés...
"Je ne sais pas comment arrêter la guerre.
Il est facile de la commencer, difficile de la terminer,
comme il est plus facile de tuer un homme, plutôt que de l'aimer."
Entretien avec Sergueï Bodrov
Le film est inspiré d'une nouvelle de Léon Tolstoï, "La captive du Caucase" ?
Effectivement, j'ai lu cette nouvelle lorsque j'avais 8 ou 9 ans. Tolstoï avait destiné ce récit aux enfants. Quand j'ai décidé de faire ce film, j'ai relu le texte, j'ai compris que je ne pourrai pas tenir le même point de vue que Tolstoï qui, ayant servi dans l'armée russe, prenait clairement parti pour son camp dans la perspective d'alors. Il ne faut pas oublier que à l'époque, la Tchétchénie faisait partie de l'empire russe, encore puissant.
Il faut souligner que le film ne traite pas précisément du conflit tchétchène.
Tout d'abord, je n'avais aucune envie de porter un jugement quelconque sur le conflit. Dans cette guerre, comme dans toutes, chaque camp a tort et raison à la fois : il faut toujours éviter de réduire l'analyse à un manichéisme, commode certes, mais simplificateur et erroné.
De plus, je n'avais pas envie de faire un film politique au sens strict du terme. La difficulté du genre réside dans le fait que ces oeuvres en prise directe avec l'actualité sont d'un intérêt rapidement caduc.
Cela n'a pas empêché les critiques de cinéma russes de me taxer d'opportunisme et de faire le lien avec ce conflit. J'insiste pourtant sur le fait que l'histoire que je raconte s'est déroulée il y a plus de 150 ans.
J'ai pris soin, en outre, de ne jamais mentionner la nationalité de mes personnages. J'ai simplement voulu traiter des individus et des relations qui s'établissent entre eux, dans des situations exceptionnelles.
Un jour viendra où la guerre en Tchétchénie cessera, mais les idées qui l'ont engendrée demeureront.
Il y a une grande différence entre votre film et la nouvelle de Tolstoï : vous avez choisi d'y introduire un certain humour, une certaine acidité de ton...
En effet, j'ai débuté ma carrière comme journaliste satirique et humoristique. Je suis par nature un sceptique, peut-être un peu cynique...
Quand il est apparu clairement que notre pays s'ouvrait à la liberté d'expression, j'ai choisi de poursuivre ce mode de discours ironique, de continuer à écrire entre les lignes, convaincu qu'on saurait les décoder.
L'humour est un vecteur efficace de la vérité.
Parlez-moi du personnage principal...
Ce qui était intéressant, c'étaient les rapports entre Sacha, soldat de métier et ce jeune garçon tout juste enrôlé. Le premier pense que les ravisseurs doivent mourir, tout simplement parce que c'est la guerre. Le jeune homme, lui, comprend qu'un autre choix existe : mettre un terme à cette violence en chaîne ou périr pris dans l'engrenage. J'ai choisi de m'attacher à ce personnage pour justement préserver un espoir, un souffle de vie.
Où avez-vous tourné le film ?
Nous avons tourné au Daghestan, un petite république multiethnique près de la Tchétchénie. Au moment des repérages, je me suis laissé envoûté par l'endroit : on avait l'impression que le temps s'était arrêté au siècle dernier.
Quelle a été la réaction des habitants ?
Il faut savoir que ce village est au milieu de nulle part, aux confins de la montagne, à huit heures de route de toute civilisation.
Très peu d'étrangers viennent dans cet endroit et encore moins des équipes de tournage. La curiosité était grande, ils ont d'abord pensé que je tournais la suite d'une comédie soviétique très populaire qui s'appelait "La Prisonnière du Caucase". Quand ils ont compris que ce n'était pas le cas, ils ont été très intrigués par le scénario et ont peu à peu aimé mes personnages.
Vous avez d'ailleurs employé beaucoup d'habitants de la région dans votre film ?
J'aime beaucoup travailler avec des non-professionnels. Avec un peu de chance, vous trouvez facilement les personnes qui correspondent à vos attentes. Leur jeu est brillant parce que vrai.
Par exemple, pour le rôle de Dina, j'ai pris un risque. J'ai attendu la rentrée des classes et je suis allé dans l'école du village. Une fois dans la classe, mon choix s'est très vite porté sur elle.
La difficulté avec les enfants en tournage, c'est qu'ils sont capables du pire comme du meilleur : j'ai eu beaucoup de chance avec Dina, nous avons travaillé sans relâche pendant six semaines. Elle a beaucoup appris, mûri, pour finalement devenir une grande interprète. Je pense que ceci n'aurait pas été possible avec une comédienne professionnelle.
Votre fils, également non professionnel, joue dans votre film...
C'était aussi très risqué. Au départ, je voulais trouver un acteur professionnel pour donner la réplique à Oleg Menchikov qui est un de nos meilleurs comédiens en Russie. Je n'y suis pas parvenu. Aussi ai-je décidé de commencer à envisager de tourner avec mon fils : j'ai toujours été conscient de ses possibilités.
Né en 1948 à Khabarovsk (Russie), Sergueï Bodrov intégre en 1971, la prestigieuse école de cinéma russe, le VGIK, pour y apprendre le métier de scénariste. En 1981, son premier scénario porté à l'écran "La favorite du mécanicien Gavrilov" le rendra célèbre.
En 1984, il réalise "La sève sucrée de l'herbe". En 1994, il est scénariste du film "Somebody to love" réunissant Harvey Keitel et Rosie
Perez.
En 1996, il obtient un succès retentissant avec "Le prisonnier du Caucase", sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs et nominé aux Oscar et Golden Globes dans la catégorie meilleur film étranger.
En 1999, il collabore au scénario d'"Est-Ouest" de Régis Wargnier.
Aujourd'hui, il poursuit son travail de scénariste et de réalisateur entre l'Europe et les
Etats-Unis.
1989 "Le tricheur" -
"La liberté, c'est le paradis"
1985 "Les amateurs" -
"La sève sucrée de l'herbe"
Le Prisonnier du Caucase - un film sur le conflit tchétchène ?
Sergueï Bodrov :
«C'est un film sur la guerre dans les montagnes, c'est l'histoire de deux soldats russes faits prisonniers. Le premier qui a traité ce thème est Léon Tolstoï. Quand nous avons eu l'idée de faire ce film, la guerre en Tchétchénie n'avait pas encore commencé.
Au moment du tournage, nous avions encore l'espoir que le conflit cesse rapidement.
Nous avons choisi de tourner dans la région la plus sure du Caucase, Le Daghestan.
Aujourd'hui, cette région est le théâtre d'une véritable boucherie humaine.
J'ai toujours considéré que le cinéma ne devait pas se faire l'écho immédiat d'événements aussi importants soient-ils. C'est le rôle, la mission de la presse et de la télévision de coller à l'actualité. Mais que faire lorsque la réalité prise de folie rattrape la fiction ? Qui croira que je voulais faire un film sur une histoire vieille de plus de 150 ans ?»
De la Russie et du Caucase
Les relations entre la Russie et le Caucase n'ont jamais été simples et beaucoup de sang a déjà été versé. La Russie, au siècle dernier, a conquis cette région montagneuse, afin d'étendre ses propres frontières au sud. L'Empire Soviétique a été confronté à de nombreux problèmes, conséquences directes de guerres répressives permanentes. Le Caucase fait partie intégrante de l'histoire de la Russie et de ses mentalités : la littérature russe s'approprie le thème du Caucase au fur et mesure des succès des armées du Tsar. Les plus grands écrivains russes Pouchkine, Lermontov, Tolstoï (pour ne citer qu'eux) ont trouvé dans les traditions séculaires de la région, le climat et le paysage majestueux de magnifiques sources d'inspiration.
Cependant, tout sépare les montagnards caucasiens des habitants de Russie : leur perception du monde est différente, celle de la guerre et de la paix aussi.
Dès la première fêlure de l'Empire Soviétique, les fusils se sont tournés vers le Caucase. Toutes les vieilles querelles sont alors réapparues.
Depuis 1988, l'Arménie et l'Azerbaïdjan se livrent conflit, la guerre a éclaté entre l'Ossétie du Nord et l'Ingouchie quant à l'Abkhazie, pour obtenir son indépendance, elle combat toujours la Géorgie.
En décembre 1994, l'Armée russe déclare la guerre au président Tchétchène Doudaiev, chef d'un mouvement pour l'indépendance de l'Ichkerie vis-à-vis de la Russie. Il est mort en 1996, abattu par un missile russe.
De nombreux soldats des deux pays ont déjà été tués au cours de cette guerre.
Pour mémoire, au 19ème siècle déjà, les Tchétchènes, conduits par Imam Shamil, ont été les opposants les plus acharnés du Pacificateur de Caucase, le Général russe Ermolov. A noter que plus tard Imam Shamil est devenu un véritable héros national.
"La vie est courte, le monde est petit.
Pourquoi, depuis des milliers d'années, les hommes continuent-ils à s'affronter ?
Notre point de départ est la réflexion de Tolstoï sur la guerre et la paix."
Sergueï Bodrov
Notes de production
A l'origine le tournage devait avoir lieu en Tchétchénie, mais les repérages se sont révélés décevants. L'équipe a alors décidé de s'établir dans un petit village montagneux Rechi, dans le Daghestan, region voisine de la Tchétchénie.
A 300 km du tournage, la guerre continuait. Mais les Agouls, une des vieilles communautés ethniques du Daghestan, ont traversé de nombreuses guerres. Selon une légende locale, même Genghis Khan n'est pas venu à bout de Rechi. Ils ont survécu à l'ère soviétique et vivent hors du temps.
Les habitants de cette région demeurent dans de petites maisons construites les unes sur les autres, accrochées au flanc de la montagne, sans confort. Seule la télévision a pu s'introduire dans le petit village de Rechi.
L'accueil fut très chaleureux : les villageois voulaient être constamment photographiés et se voyaient déjà acteurs du film.
Depuis de nombreux siècles maintenant, la vie dans cette région est restée la même. Le climat, le relief, la rendent presque inaccessible : tourner un film dans cette région n'est pas chose aisée.
Le comble a été atteint lorsque toute l'équipe technique s'est retrouvée prisonnière des Djiguites, redoutables cavaliers cosaques...
Sergueï Bodrov, Arif Aliev, Boris Giller - scénario
Pavel Lebechev - image
Ekaterina Popova-Evans - son
Olga Grinchpoune, Vera Krouglova,
Alain Baril - montage
Le réalisateur Sergueï Bodrov n'a pas souhaité sous-titrer le dialecte caucasien parlé par les villageois, afin de mettre le spectateur dans la même situation d'incompréhension que les deux soldats russes.