Cet
article a été publié dans la revue Études Corses n°49, publiée par
l'ACSH, Archives Départementales de Haute Corse, 20405 Bastia cedex.
L'auteur, Bruno Bagni, est professeur agrégé d'histoire à Toulon.
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LE POINT DE DÉPART: L'ÉVACUATION
DE LA CRIMÉE
L'histoire de l'immigration
russe en Corse commence par une tragédie: l'évacuation de la Crimée en
novembre 1920 par l'armée du général Wrangel.
L'année 1920 voit briller les
derniers feux de la guerre civile en Russie du sud. A la fin du mois de
mars, vaincu par l'armée rouge, le général Dénikine a dû faire
évacuer de Novorossisk, dans une panique indescriptible, les débris de
ses armées blanches. Réfugiées en Crimée, ces troupes démoralisées
semblent promises à une défaite rapide. Dénikine, découragé, remet
ses pouvoirs à son rival et ennemi personnel, le général Baron Wrangel.
Pendant plus de 6 mois,
Wrangel donne l'illusion que les armées blanches pourraient retourner la
situation en Russie et chasser les Bolcheviks du pouvoir. Mais le 12
octobre 1920, la nouvelle de l'armistice soviéto-polonais annonce que les
jours de l'armée Wrangel sont comptés. Les troupes qui luttaient contre
la Pologne sont envoyées sur le front de Crimée pour donner le coup de
grâce. Le 8 novembre, apprenant la chute des premières lignes de
défense, Wrangel donne l'ordre d'évacuation.
Tous les navires présents
dans les ports de Crimée sont réquisitionnés, dont le vieux paquebot
"Rion". Les bateaux russes sont mis sous la protection de la
France et hissent le drapeau tricolore. L'escadre française de
Méditerranée Orientale supervise les opérations. Tout se passe dans
l'ordre. Quasiment tous ceux qui le désirent peuvent être évacués. En
une semaine, 130 navires arrivent à Constantinople, avec 146.200
réfugiés à bord, dont 29.000 civils, souvent dans un entassement
ahurissant. L'état sanitaire est catastrophique: les Russes sont
décimés par le typhus, il y a même des cas de choléra et de peste.
Les autorités françaises de Constantinople sont dépassées: que faire
de cette masse énorme de réfugiés, armés jusqu'au dents et équipés
d'une flotte de guerre complète? Les laisser débarquer à Constantinople
est inconcevable; cette ville, sous occupation alliée, est déjà
surpeuplée de réfugiés, car la Turquie est en pleine guerre: le rebelle
Mustapha Kémal contrôle pratiquement toute l'Anatolie où il se heurte
à l'armée grecque. La perspective de voir cette armée russe désœuvrée
prendre part au conflit donne des cauchemars aux Alliés.
Il faut donc éloigner le plus
vite possible les Russes de cette poudrière. La flotte de guerre est
envoyée à Bizerte, et Georges Leygues lance un appel aux États
balkaniques pour qu'ils accueillent les troupes et les réfugiés civils.
Le résultat est décevant: la Roumanie n'en accepte que 2000, la Grèce
1700, la Bulgarie 3800; seule la Serbie, fidèlement russophile, ouvre
grand ses portes et en recueille 22.300. Au total, 34.000 personnes ont
été évacuées le 1er janvier 1921. Reste donc plus de 100.000
réfugiés à loger et nourrir. En attendant une destination définitive,
les Cosaques du Don ont été envoyés en Thrace à Tchataldja, ceux du
Kouban sur l'île de Lemnos, et les troupes régulières sur la
presqu'île de Gallipoli, dans le détroit des Dardanelles. Les civils,
jugés moins dangereux, ont été répartis dans plusieurs camps autour de
Constantinople.
Pour le gouvernement
français, il est évident que l'armée Wrangel a cessé d'exister, et que
ces milliers de réfugiés ne sont que des individualités. Mais les
autorités militaires et navales sont effarées par cette façon de voir
les choses: Si on licencie l'armée Wrangel sans aucune perspective
d'emploi, la situation à Constantinople risque de tourner rapidement au
cauchemar. Il faut absolument que la discipline militaire soit maintenue,
et les troupes laissées sous les ordres des officiers russes, afin
d'éviter de les voir se transformer en mercenaires ou en "grandes
compagnies". Il sera alors plus facile de disperser en douceur les
réfugiés vers les pays qui voudront bien d'eux. A contrecœur, le
gouvernement doit se rallier à ces arguments.
Wrangel, fin tacticien,
s'engouffre par cette porte laissée entrouverte. Il profite de
l'autorité que sont bien obligés de lui laisser les Français pour
s'opposer par tous les moyens à la dispersion de son armée: propagande,
pression psychologique, menaces, tout est bon pour garder un noyau
irréductible d'armée blanche; car Wrangel caresse toujours le rêve de
reprendre la lutte contre les Soviets, ou de s'emparer du pouvoir si celui
des Bolcheviks s'effondre tout seul. Ainsi, le séjour de l'Armée Russe
à Constantinople est marqué par un bras de fer permanent entre Wrangel
et les Français, qui cherchent constamment à se débarrasser de
réfugiés qui coûtent une fortune au budget de la France.
Très vite, les autorités
constatent que beaucoup de réfugiés ont le mal du pays. Elles voient là
une belle occasion d'en diminuer le nombre; le gouvernement fait donc
savoir dans les camps que personne n'est retenu, et que la France assurera
le rapatriement en Russie soviétique de ceux qui en feront la demande,
toutefois sans aucune garantie sur leur sécurité une fois débarqués.
Malgré cette réserve de taille, les volontaires se bousculent: de
janvier à avril 1921, 9370 réfugiés retournent en Russie. A cela
viennent s'ajouter les départs individuels de réfugiés ayant les moyens
de vivre à leurs frais, de ceux qui ont trouvé du travail à
Constantinople ou qui se sont engagés dans la Légion Étrangère.
Malgré cela, il reste encore
en avril 1921 55.000 Russes nourris par la France dans les camps de
réfugiés. Si l'on comptait sur les départs individuels, il faudrait des
années pour disperser l'armée Wrangel. Trouver des débouchés de masse
pour les réfugiés russes reste un impératif urgent.