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Les Russes en Corse

Cet article a été publié dans la revue Études Corses n°49, publiée par l'ACSH, Archives Départementales de Haute Corse, 20405 Bastia cedex. L'auteur, Bruno Bagni, est professeur agrégé d'histoire à Toulon.

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LE RION A AJACCIO
L'embauchage des réfugiés
Selon la formule consacrée, en 1921 l'agriculture corse manque de bras. Trois phénomènes se conjuguent pour expliquer ce fait. Tout d'abord, il y a la grande saignée opérée par la Première Guerre Mondiale; ce sont principalement les paysans qui ont servi de chair à canon lors du conflit, et à ce titre, la Corse est un des départements qui a payé un des plus lourds tributs. D'autre part, l'Île de Beauté, traditionnellement terre d'émigration, subit de plein fouet l'exode rural: ceux qui ont été épargnés par la guerre ont tendance à aller chercher fortune sur le continent ou aux colonies, où les chances d'ascension sociale sont incomparablement plus élevées qu'en Corse. Cet exode était traditionnellement compensé par l'immigration italienne mais, depuis la fin de la guerre, les Italiens n'arrivent plus qu'en très petit nombre; La Nouvelle Corse en fait le constat: "Autrefois [...], la main-d'œuvre italienne abondait dans l'île [...]. Aujourd'hui [...], les Italiens vont chercher fortune ailleurs et la main-d'œuvre manque, on ne peut le nier". Les années précédentes, il a même fallu faire venir des travailleurs chinois, qui d'ailleurs ne se sont guère acclimatés. Pour beaucoup d'agriculteurs corses, le débarquement de ces jeunes Russes semble donc être un bienfait de la providence divine. Peu de temps après l'arrivée du "Rion", la Préfecture commence à recevoir des offres d'emploi spontanées; ainsi, celle de M. Vellutini, exploitant à Albertaco: "Dans l'impossibilité d'exploiter mes propriétés par suite du manque de main-d'œuvre agricole et ayant appris que des réfugiés russes allaient être dirigés sur la Corse, je vous serais gré [...] de vouloir bien m'indiquer les formalités à remplir pour obtenir un bon ouvrier"; certains maires se chargent de faire la démarche au nom de leurs administrés, tel celui d'Evisa: "J'ai l'honneur de vous prier de [...] me faire connaître si les habitants de ma commune peuvent obtenir des équipes d'ouvriers russes pour les mettre aux champs ou à l'exploitation de nos bois".

Ici encore, la presse ajaccienne va jouer un formidable rôle d'aiguillon pour les pouvoirs publics. A peine le "Rion" vient-il de jeter l'ancre que déjà La Jeune Corse évoque la possibilité de former des "équipes de travailleurs pour nos agriculteurs ou pour les travaux publics". L'Éveil de la Corse prend ensuite le relais: "Nos agriculteurs [...] embaucheraient volontiers un certain nombre de paysans russes: on pourrait recruter, également, des mécaniciens, des ouvriers d'art, même des servantes. [...] Plusieurs ont déjà sollicité un emploi: il ne paraît pas douteux qu'ils pourraient rendre de grands services à nos fermiers ou à nos industriels". La Jeune Corse revient plus tard à la charge par toute une série d'articles; le 29 mai, sous le titre "Les Russes demandent du travail", elle écrit: "Ce que nous savons, c'est que ces hommes et ces femmes demandent avec instance du travail, ne fut-ce que pour ne pas rester plus longtemps à la charge de leurs amis. Du travail ! Il y en a, en Corse, et nous nous réjouissons grandement d'avance, quant à nous, à la pensée qu'il leur en sera donné pour leur bien et pour le nôtre [...]"; et cela continue les jours suivants: "Nos amis russes veulent gagner leur vie à la sueur de leur front: donnons leur des vêtements, de la nourriture, et surtout le travail. Le droit au travail, c'est le droit à la vie, et ces 3000 êtres humains veulent vivre"; "Servants ou domestiques sont [...] très demandés par les agriculteurs, qui semblent désirer ceci: des hommes attachés à la maison pour une période aussi longue que possible [...]. On sait que la spécialisation agricole est chose à peu près inconnue en Corse. On y a donc besoin d'un personnel qui s'adapte petit à petit à tous les travaux, qui est à poste fixe, et d'un personnel réduit, dans la plupart des cas, à une simple unité. C'est sous cette forme qu'on l'utilise le mieux. Et c'est sous cette forme qu'il manque le plus. Bref, les Russes, qui dans la situation où ils se trouvent, semblent préférer l'existence paisible au sein d'une famille comme servants que comme ouvriers à la journée, combleraient cette lacune et remplaceraient ceux des membres de la famille qui, par dizaines de milliers, ont fui leurs foyers pour le continent et les pays exotiques".

Les autorités, du moins au départ, n'envisagent pas cette possibilité. Après tout, les Russes ne sont là que très provisoirement, ils peuvent partir au Brésil d'un jour à l'autre, et il n'est pas question de les laisser se disperser dans l'île. A la proposition d'emploi de M. Vellutini, le Préfet fait répondre que "les Russes ne sont pas venus en Corse pour être embauchés comme ouvriers. Il n'est pas possible dans ces conditions de donner suite à votre requête". Cependant, l'hypothèse du départ rapide des réfugiés en Amérique Latine devient de plus en plus improbable. Le changement de cap est donné le 24 mai par Aristide Briand, dans une lettre au Ministre de l'Intérieur: "Il m'a été signalé qu'un certain nombre de Russes pris parmi ceux qui se trouvent à Ajaccio pourraient être utilement employés en Corse où l'agriculture a recours pour ses besoins à la main-d'œuvre italienne. Il ne vous échappera pas qu'il y aurait intérêt à placer en Corse ceux des Russes qui seraient désireux de s'y fixer. Cette solution aurait, en outre, l'avantage de diminuer les dépenses que nous devons assumer pour l'entretien des réfugiés". Décision est donc prise: le 1er juin, la presse locale publie l'annonce suivante: "Le bureau départemental de la main-d'œuvre agricole informe les agriculteurs qu'un grand nombre de travailleurs russes de toutes professions désirent emplois provisoires ou durables".

Deux bureaux de placement de la main d'œuvre russe sont ouverts à Ajaccio. Comme il fallait s'y attendre, ce sont les journalistes locaux qui se chargent de la publicité: "Le bureau de placement [...] regorge de travailleurs solides et consciencieux qui ne demandent qu'à gagner leur pain à la sueur de leur front. Et rien n'est plus émouvant que cette admirable énergie avec laquelle certains réfugiés, que rien ne destinait aux rudes fatigues des champs, fils de bourgeois, ingénieurs, avocats, médecins en cours d'études ou déjà établis, acceptent les besognes les plus pénibles pour se soustraire à l'humiliante charité publique [...]". Ce sont les bureaux de placement qui se chargent des formalités du contrat de travail; l'employeur doit verser un droit d'embauche, et avancer le remboursement des frais de retour des employés russes en cas de licenciement; le contrat doit être ensuite visé au commissariat, puis à la Préfecture: il s'agit ici autant de contrôler où se trouvent les Russes, que de vérifier si des employeurs indélicats ne profitent pas de la détresse des réfugiés et de leur méconnaissance des salaires en vigueur pour les exploiter. En décembre 1921, les deux bureaux de placement sont fermés; les offres d'emploi se font dès lors à la caserne Livrelli, là où se trouvent les derniers réfugiés russes inemployés.

Certains réfugiés particulièrement motivés font passer des annonces dans la presse afin d'augmenter leurs chances de se procurer un emploi: "Un groupe d'agriculteurs russes désirerait trouver du travail à forfait, sans nourriture, pour tous travaux agricoles, forestiers ou de voirie, tels que défoncement ou défrichement de terrain, plantation de vignes, récoltes, cultures, etc.". D'autres, disposant sans doute de quelques ressources, ont plus d'ambition: " Deux familles russes désireraient prendre chacune une propriété en fermage ou métayage, culture maraîchère de préférence. S'adresser au bureau de la main d'œuvre".

Quel a été le résultat de ces initiatives? Il est certain que l'embauchage des Russes a obtenu un franc succès. Le 22 juin, La Jeune Corse fait un premier bilan tout à fait positif ; elle souligne que la plupart des contrats ont été respectés, et ajoute: "En général, on dit assez de bien de ces travailleurs. Ils sont fidèles et fournissent un rendement assez appréciable. Bien bâtis et solides pour la plupart, ils se plient d'autant plus facilement au labeur quotidien que les conditions d'existence chez les employeurs, salaires, nourriture, climat, sont bonnes, et que, sortant de l'enfer russe, la vie qu'ils mènent ici leur semble un rêve". On peut laisser à l'auteur la responsabilité de sa vision de "rêve" du travail agricole, mais on doit constater que les Russes ont semble-t-il été heureux de pouvoir descendre du "Rion" pour aller travailler. Cette bonne impression est confirmée le Directeur des Services Agricoles: "Il est maintenant permis de dire que les caractéristiques de cette main-d'œuvre sont la docilité et un bon rendement, qui font qu'elle n'a rien de comparable avec celle chinoise ou indochinoise".

Évaluer précisément le nombre de réfugiés embauchés est beaucoup plus difficile. Les documents fournissent des chiffres assez différents ou contradictoires. Le Ministre de la Marine affirme le 15 juin que 1500 Russes ont trouvé du travail; mais le commandant Dollo lui fait savoir 5 jours plus tard qu'il ne s'agit que de 1240 personnes. Le Préfet, quant à lui, donne le 7 juillet le chiffre de 1400. La Jeune Corse avance un début d'explication à ces estimations qui semblent un peu fantaisistes: "Il a dû également se signer, ailleurs qu'à Ajaccio, d'autres contrats de travail [...]. En réalité, le nombre des réfugiés qui ont trouvé du travail en Corse, la plupart avec des contrats, une plus petite quantité sans les formalités requises, doit s'élever à près de 1800". Donc, si l'on en croit ce journal, environ 800 Russes se sont débrouillés pour trouver un emploi, avec ou sans contrat, sans passer par l'administration; autant dire qu'il s'agit d'évadés, et l'on comprend mieux l'embarras des autorités locales lorsqu'il leur faut fournir des chiffres précis au gouvernement. Le seul à avoir le courage de l'avouer franchement à ses supérieurs est le Directeur des Services Agricoles de la Corse: "Je pense qu'il est de mon devoir de porter à votre connaissance qu'un grand nombre de réfugiés russes du "Rion", dès qu'ils ont pu toucher terre, se sont égarés dans les campagnes à la recherche du travail; certains ont parcouru à pied des distances de 50 à 60 kilomètres afin de pouvoir travailler. Le Bureau de la Main-d'œuvre en a placé environ 200 aux conditions moyennes suivantes: quatre francs par jour et la nourriture, ou 80 francs par mois et la nourriture. Je dois ajouter que beaucoup se sont engagés en dehors du Bureau [...] à des conditions encore moins onéreuses pour l'employeur, quelquefois pour la nourriture seulement".Il semble en effet qu'il n'était pas très difficile pour les fugitifs de trouver du travail; après leur évasion à la nage, les frères X. sont tout de suite embauchés comme ouvriers agricoles dans une ferme d'Ocana; vêtu de son seul pyjama, Anatole Popoff parvient à se faire engager par un hôtelier d'Ile-Rousse.

C'est dans l'arrondissement d'Ajaccio que l'on retrouve la majorité des travailleurs russes. La preuve de leur présence est fournie par les recensements des étrangers que les maires devaient faire parvenir tous les six mois à la Préfecture; ces chiffres sont très sous-estimés, puisqu'en les additionnant on ne trouve au milieu de l'année 1921 que 485 Russes, et l'on sait qu'il y en a au moins le triple. Il n'en reste pas moins que sur les 485 réfugiés en question, 412 se trouvent dans l'arrondissement d'Ajaccio. Certain chiffres sont impressionnants si l'on considère la taille des villages en question: 20 Russes à Bastelicaccia, 17 à Zigliara, 14 à Eccica Suarella, 15 à Serra di Terro, 10 à Afa, 13 à Campo, 21 à Guarguale, 24 à Cauro, 30 à Grosseto-Prugna, 14 à Ucciani, 13 à Vico, et 35 à Calcatoggio...

Il serait toutefois exagéré de prétendre que tous les Corses ont été ravis de voir les Russes s'installer et travailler dans l'île. Certaines craintes percent très vite dans la presse, de façon plus ou moins hypocrite. La plus évidente est celle de voir baisser les salaires, ou augmenter le chômage. Dès l'annonce faite d'autoriser l'embauchage des réfugiés, La Jeune Corse émet le vœu que la main-d'œuvre russe "ne travaillera pas au rabais". Ce même journal publie le 4 juin un communiqué, signé mystérieusement "Le Comité", qui s'étonne du fait que le "Rion" soit toujours là et convie les Ajacciens à une réunion dont l'ordre du jour est: "Protection des intérêts des ouvriers et employés ajacciens". Dans le numéro du lendemain, un éditorial débute par cette question: "Les travailleurs russes augmentent-ils en ville la crise du chômage? Cette crise, jusqu'ici, était restée légère. Mais il est évident que si l'on n'y prend garde elle peut s'intensifier du fait des réfugiés"; face au problème posé, le journaliste a une solution: "décider qu'aucun Russe ne sera employé en ville [...] qu'à la condition que les groupements et syndicats locaux intéressés indiquent chacun pour sa catégorie, qu'il n'y a aucun inconvénient, du point de vue des ouvriers ajacciens, à embaucher des Russes"; belle hypocrisie, car on imagine sans peine la réponse des ouvriers à qui l'on demande s'ils veulent bien avoir de nouveaux concurrents sur le marché du travail. Ce journal persiste quelques jours plus tard: " Il est dans la nature des choses [...] que tels travailleurs russes [...] acceptent une rémunération inférieure [...] à celle que des ouvriers insulaires [...] ont réussi à obtenir de leurs employeurs"; tout ceci dit, bien entendu, dans le but de défendre les Russes ! Quelques mois plus tard, L'Eveil de la Corse publie une tribune signée "L'ouvrier", où le lecteur apprend, entre autres, que "les Russes débarqués se sont répandus dans les villes et les campagnes "et que les ouvriers" en furent réduits à aller grossir le nombre déjà considérable des chômeurs"; on avait pourtant cru comprendre que la Corse manquait de bras... L'auteur signale aussi que la caserne Livrelli est devenue "une sorte de lazaret" risquant de se transformer en "un foyer d'épidémie"; face à ce "danger qui nous menace", la solution est simple: "envisager leur rapatriement". Seule La Nouvelle Corse n'a pas participé à ce concert d'inquiétudes ou de tartufferies, en gardant un certain recul: "Les craintes et appréhensions de ceux qui croient ou feignent de croire que la présence de ces travailleurs étrangers nuira aux ouvriers autochtones ne paraissent pas des plus fondées". Fondée ou pas, cette méfiance est partagée par certains élus; en témoigne le Préfet, qui explique au Ministre de l'Intérieur qu'il a essayé de répartir les travailleurs russes sur tout le territoire corse: "Certaines communes rurales ont accepté mes offres. D'autres centres ne voulant point gêner ni déprécier la main-d'œuvre locale s'y sont refusés".

Autre sujet d'inquiétude dans une île où tout est plus cher que sur le continent: la hausse des prix. En fait, il semble bien que, grâce à l'abondance du cheptel dans l'île, les prix de la viande n'aient pas bougé; quant au reste, La Jeune Corse note tout au plus "un ou deux sous sur les fèves, les petits pois, les oeufs".

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