Cet
article a été publié dans la revue Études Corses n°49, publiée par
l'ACSH, Archives Départementales de Haute Corse, 20405 Bastia cedex.
L'auteur, Bruno Bagni, est professeur agrégé d'histoire à Toulon.
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LE RION A AJACCIO Une présence globalement paisible
Il n'y a rien d'étonnant à ce que dans une petite ville comme Ajaccio,
l'arrivée de tous ces étrangers déclenche des peurs liées à
l'insécurité, entraînant d'inévitables rumeurs. Il est tout à
l'honneur de La Jeune Corse d'avoir lutté contre cette tendance; le 2
juin, ce journal écrit: "Il faut se méfier de ces nouvelles presque
toujours fausses. C'est ainsi qu'on a fait circuler le bruit qu'un
réfugié avait attenté à la vertu d'une jeune fille et que celle-ci en
était morte à l'hôpital. C'est un mensonge et une petite infamie".
De manière plus étonnante, ces rumeurs sont répercutées à un niveau
élevé; on voit ainsi le Commissaire Principal chef du service de
l'Intendance Maritime affirmer dans un rapport adressé au Ministre que la
plupart des Russes travaillant dans l'île se livrent au vol et à la
mendicité.
On trouve à plusieurs
reprises dans les faits divers mention d'une "police russe", qui
intervient pour calmer les débordements, sans que l'on sache si elle a
été formée pour l'occasion ou s'il s'agit d'un service d'ordre du
"Rion" créé lors du départ de Constantinople. Il est en tout
cas quasi-certain qu'un tel service d'ordre devait exister; un passage
d'un article de presse consacré aux indésirables le laisse entendre:
"Quelques uns d'entre eux, sur lesquels le commandant du navire a pu
avoir des renseignements, sont retenus à bord avec défense expresse de
quitter le bateau".
Quel bilan peut-on faire des
méfaits qu'auraient commis les "indésirables"? Comment faire
la part des faits et des rumeurs? Ici encore, la presse locale est d'un
précieux secours. Comme il ne se passe pas énormément de choses autour
d'Ajaccio dans ces années-là, le plus petit fait donne lieu à article
de presse. Or, que constate-t-on en parcourant les faits divers ? Que les
réfugiés du "Rion" ont été remarquablement paisibles, d'une
correction exemplaire. La quasi-totalité des méfaits sont dus à un
grand classique de la culture russe: la soûlographie. Presque chaque
nuit, la police doit ramasser des Russes en état d'ébriété avancée;
deux exemples pris au hasard: "Un réfugié russe a été arrêté
hier soir pour état d'ivresse sur la voie publique. Il a été écroué
au violon et mis à la disposition du commandant d'armes"; "les
sujets russes Timotchoff Mathei et Ivochin Etienne, qui se trouvaient en
état d'ivresse sur le cours Napoléon et y faisaient du scandale, ont
été conduits à la geôle municipale". Cet alcoolisme provoque
régulièrement des bagarres: "Deux Russes se sont pris de querelle
pour des motifs indéterminés. Un séjour au violon les a calmés";
"Deux réfugiés russes ayant bu plus que de coutume en arrivèrent
aux mains. L'un d'eux, tirant soudainement son couteau, en porta un coup
au visage de l'autre et se sauva". Encore faut-il préciser que, dans
tous les cas, les pugilats ont lieu exclusivement entre Russes; on ne
trouve aucun cas d'Ajaccien qui aurait été agressé par un réfugié; on
trouve par contre deux cas de Russes agressés par des Corses, dont un
sérieusement blessé à coup de couteau. Quant aux vols, le seul cas
signalé est... un chapardage de pêches dans un jardin.
Finalement, le comble de la
délinquance russe que La Jeune Corse trouve à dénoncer est... la
mendicité: "Il était entendu que dans la masse des réfugiés
russes, il ne pouvait manquer de se trouver quelques éléments douteux.
En dépit de la surveillance dont ils sont l'objet à bord comme dans les
rues, ils trouvent la possibilité de sévir. Oh ! Non pas jusqu'ici d'une
façon excessive: ils n'ont encore ni volé ni assassiné, et il faut
espérer que, l'œil de la police continuant de s'appesantir sur eux, ils
se tiendront tranquilles [...]. Ces petits groupes [...] tentent
visiblement de faire de la mendicité une spéculation tenant lieu de
travail assidu [...]. Leur système est d'aborder les femmes avec les
seuls mots de français qu'ils aient tenu à apprendre: Un franc, Madame?
et de faire devant les portes des stations prolongées sur le sens
desquelles il n'est pas permis de se tromper [...]. Cette mendigoterie
[...] n'a pas l'excuse de la faim, car les offrandes sont dédaignées par
les quidams en question". Ce constat est confirmé par de directeur
des Services Agricoles de la Corse: "A ma connaissance [...], la
police n'a eu à sévir que très rarement et seulement pour des délits
insignifiants, comme celui de demander des effets".
Comme on peut le constater,
les Russes n'ont pas mis la Corse à feu et à sang. Il n'empêche qu'ils
sont trop nombreux pour que l'île puisse tous les accueillir et les
nourrir. Il faut songer à trouver une solution définitive pour régler
leur sort. La presse corse s'étonne régulièrement du fait que l'État
reste passif face au problème. Or, même si on l'ignore à Ajaccio, les
tractations n'ont jamais cessé et vont donner leurs premiers résultats
au mois de juin.