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Les Livres
"Staline,
Israël et les Juifs" - Laurent
Rucker
Introduction
Moscou, 24 avril 1994. En cette fin d'après-midi, la me Tver (ex-Gorki) a été bloquée à la circulation. Soudain, un cortège de limousines noires arrive à vive allure en provenance de la place Pouchkine.
Dans l'une d'elles se trouve le Premier ministre d'Israël. Dans quelques minutes, il sera reçu au Kremlin par le Président de la Fédération de Russie. Itzhak Rabin peut savourer l'instant ; il est historique. Pour la première fois depuis 1948, un chef de gouvernement de l'État hébreu effectue une visite officielle en Russie.
Certes, Boris Eltsine n'est plus le secrétaire général du tout-puissant PCUS, mais « seulement » le président d'une Russie amputée de la quasi-totalité des territoires conquis au cours des deux siècles précédents. La visite
d'Itzhak Rabin ne peut avoir l'éclat qu'aurait eu celle de l'un de ses prédécesseurs, au temps où l'URSS était le centre et le cœur du système communiste mondial. Mais dans le monde bipolaire de la guerre froide, l'URSS et Israël appartenaient à deux camps ennemis. Enfin, presque. Les nécessités de l'affrontement planétaire entre l'Est et l'Ouest ont longtemps occulté un fait majeur qui a contribué à bouleverser l'histoire du Proche-Orient : sans la contribution décisive, politique, militaire et démographique de l'URSS et de ses satellites, l'État d'Israël n'aurait peut-être jamais vu le jour en 1948 et aurait éprouvé les plus grandes difficultés à survivre au cours des premières années de son existence.
Ce soutien soviétique à la création d'un État juif en Palestine fût une surprise pour tous les acteurs de l'époque. Il a longtemps intrigué les historiens. En effet, le sionisme avait toujours été considéré par le mouvement communiste et, avant lui, par le marxisme et la social-démocratie, comme un projet au service de l'impérialisme britannique et des intérêts de la bourgeoisie juive qui, par là, détournait le prolétariat juif de la lutte révolutionnaire. En outre, pour les marxistes et les bolcheviks, l'idée même de « peuple juif » était sans aucun fondement. Plus étonnant encore, Staline décida de soutenir le mouvement sioniste au moment même où il engageait, dans son propre pays et dans les « démocraties populaires » est-européennes, une nouvelle vague de répression dont les Juifs étaient l'une des cibles principales et dont le caractère antisémite devint de plus en plus évident au fil des années. À la veille de la mort de
Staline, on pouvait craindre que cette répression, qui entraîna la rupture des relations diplomatiques entre Moscou et Tel-Aviv, ne visât l'ensemble des Juifs d'URSS.
Autant d'événements qui ont soulevé de nombreuses interrogations et nourri quantité de travaux. Mais jusqu'en 1991, malgré leur grande qualité, ces études butaient sur un obstacle de taille qui laissait trop de questions sans réponse : l'impossibilité d'accéder aux archives soviétiques. L'effondrement soudain de l'URSS, en 1991, a partiellement levé cette hypothèque. Même si de nombreux fonds restent inaccessibles, en premier lieu celui qui regroupe les documents des secrétaires généraux du parti bolchevik ou ceux de l'ex-KGB, si d'autres ne sont que très sélectivement ouverts, et si, enfin, comme le rappelle Paul Ricœur, « le document n'est pas donné, il est cherché, constitué, institué », il n'en reste pas moins que le voyage au pays des archives soviétiques s'avère extrêmement
fructueux et a permis de faire progresser la connaissance historienne de l'Union soviétique, du communisme et, plus largement, du monde contemporain. Ce livre s'appuie donc essentiellement sur l'exploitation des archives soviétiques accessibles que nous avons consultées au ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie
(APEFR), au Centre russe de conservation et d'études des documents d'histoire contemporaine (CRECEDHC) et au Centre de conservation de la documentation contemporaine (CCDC) ainsi que sur les documents publiés dans des recueils ou dans des revues
russes et occidentales.
Éditions PUF - 2001 - 140FF environ.
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