|
| |
Les Livres
"Henri Sauguet" par Hélène Rochefort-Parisy
Henri
Sauguet (1901-1989) un académicien autodidacte et les "Ballets
russes"
Histoire du ballet - La Chatte
Cette
année (1924), Erik Satie présente Henri Sauguet an génial fondateur et
directeur des Ballets russes, qui a été intéressé par les Françaises
: Serge de Diaghilev. Celui-ci a profondément influencé l'art du XXe siècle
et suscité une longue série de chefs-d'œuvre. Son génie a consisté à
savoir découvrir de nouveaux talents et à les rassembler dans une œuvre
commune, que ce soit les peintres tels Picasso, Matisse, Derain, Braque, les
musiciens tels Stravinsky, Prokofiev, Debussy, Ravel, Milhaud, ou les danseurs
tels Nijinski, Balanchine ou Lifar. Les Ballets russes représentent ainsi un
pôle artistique majeur et inégalé, quoi que souvent copiés. Tout, de la
chorégraphie aux interprètes, du décor à la musique, concourt à créer un
climat unique. La réussite de Diaghilev tient à la synthèse des arts qu'il a
su réaliser avec sa troupe et au travail d'équipe fourni par les différents
intervenants. Son public, très vaste, est d'ailleurs animé d'un immense
sentiment de curiosité.
En présence de cette forte personnalité, très intimidé, Sauguet, qui n'a
encore que 23 ans, perd ses moyens, lors de deux rendez-vous successifs. Ce
n'est ensuite qu'en 1926, sur la recommandation de Roger Désormière devenu
chef d'orchestre des Ballets russes, que Diaghilev commande à Sauguet la
musique d'un ballet ; son second ballet et son second contrat par la même
occasion. Cette demande est une véritable consécration pour tout compositeur,
étant donné le rôle et l'importance de cette illustre troupe ; pour Sauguet,
bordelais devenu parisien depuis seulement trois ans, c'est en quelque sorte la
gloire à seulement 25 ans !
Boris Kochno, secrétaire personnel de Diaghilev, lui propose le sujet de La
Chatte, tiré clé La Femme métamorphosée en chatte, fable d'Ésope reprise
par La Fontaine. Le même sujet a déjà été utilisé par Offenbach dans une
opérette en un acte, La Chatte métamorphosée en femme.
Amoureux d'une chatte, un jeune homme prie Vénus de la métamorphoser en
femme. Elle y consent mais, afin d'éprouver la Fidélité de la jeune femme, la
déesse lui envoie une souris. Ses instincts reprenant alors le dessus, elle
suit la souris et retrouve son apparence de chatte, abandonnant le jeune homme
qui succombe au désespoir. Le ballet s'achève sur la procession funèbre du
jeune homme emporté par ses compagnons.
Kochno, qui ne désire pas que son nom apparaisse trop souvent sur les
programmes, signe le livret du pseudonyme Sobeka, qui évoque les trois
collaborateurs : S pour Sauguet, B pour Balanchine et K pour Kochno. La passion
de Sauguet pour les chats le poursuit ainsi jusque dans son travail.
Cette œuvre est composée à Monte-Carlo, ville de résidence des Ballets
russes. Pour ce faire, Sauguet a obtenu un congé de trois mois de son emploi de
secrétaire. L'entente avec Balanchine est excellente et le travail du musicien
s'effectue en parallèle de celui du chorégraphe. Ainsi, Sauguet compose au
piano et apporte au fur et à mesure ses esquisses. Ce n'est qu'après avoir vu
la chorégraphie qu'il conçoit son orchestration, afin que l'harmonie de l'œuvre
soit totale. Il s'agit d'un véritable travail en commun et c'est dans cet
esprit de collaboration que tous ses ballets seront composés car, dit-il, «je
ne suis pas de ces auteurs qui estiment qu'une partition ne doive pas être
touchée. Même dans le cas d'une mélodie, l'interprète a son mot à dire. »
Leçon de modestie du compositeur, dont c'est un des grands traits de qualité.
Pour réaliser le décor, Sauguet propose un de ses amis, le peintre
Christian Bérard. Boris Kochno raconte pourquoi celui-ci est éliminé : «
C'est Jean Cocteau qui, le premier, avait parlé de lui à Diaghilev, comme d'un
futur grand peintre et décorateur. Malheureusement, Cocteau avait trop insisté
sur le fait que Bérard était "sa découverte", voulant rivaliser
avec Diaghilev par ses dons de sourcier, ce qui irrita Diaghilev et le rendit
d'avance hostile à Bérard. » II choisit donc deux Russes récemment exilés,
Anton Pevsner (qui réalisera en fait la majeure partie du décor) et Naum Gabo.
Ces deux Russes sont frères et appartiennent au mouvement constructiviste
dont ils ont propagé les idées en 1921 dans leur Manifeste du
constructivisme. Les danseurs portent clés casques réalisés en mica ainsi que
des ceintures métalliques, à l'image du décor fait de constructions
verticales et courbes également en matière plastique transparente se
détachant sur un fond de toile cirée noire. Ils portent des formes
géométriques en bois :un carré, un cercle, une ellipse, un trapèze, peints
en blanc d'un côté, en noir de l'autre. Ainsi, en faisant tourner ces
objets, lorsque la face noire est orientée vers le public, ils deviennent
invisibles. A la Fin du ballet, ces objets recouvrent le jeune homme mort de
chagrin, lui faisant une sorte de sarcophage. Ce décor futuriste, peu assorti
à une œuvre très mélodique et, elle, pas du tout futuriste, surprend d'abord
Sauguet mais finalement le conquiert.
L'œuvre musicale est surtout remarquable par sa richesse mélodique,
caractéristique principale de Sauguet. On peut aussi y retrouver l'écho
d'une valse de Richard Strauss, dont il a entendu peu de temps auparavant Le
Chevalier à la rose à l'Opéra de Paris. Ce célèbre compositeur va ensuite
lui envoyer ses compliments, par l'intermédiaire de Diaghilev, pour le ballet.
Celui-ci est créé à Monte-Carlo le 30 avril 1927 par Olga Spessivtzeva
(surnommée la Spessiva) et Serge Lifar. Malgré le déséquilibre et
l'antinomie entre la musique et le décor, entre la mélodie et la grâce des
danseurs d'une part et l'abstraction d'autre part, ou peut-être justement à
cause de ce profond contraste, le succès ne se fait pas attendre.
L'œuvre est reprise dès le mois de mai à Paris, sous la direction de Roger
Désormière, avec Alice Nikitina, qui remplace désormais Olga Spessivtzeva
souffrante et apprend son rôle en un jour. Elle et Lifar sont « acclamés
comme jamais auparavant. Paris avait eu son frisson nouveau. » La tournée se
poursuit en Angleterre, où Sauguet va pour la première fois. A Londres, le
triomphe est tel qu'on voit même dans les vitrines des statuettes représentant
le couple vedette.
Pourtant, à l'issue de la première représentation, Diaghilev, de mauvaise
humeur, fait l'étonné devant le succès du ballet : « Cette machine marche,
dit-il à Sauguet, je me demande pourquoi. » II est vrai que le compositeur,
manquant à l'usage, ne lui a pas dédié la partition. Cet oubli vaut
également à Sauguet de n'être pas invité au dîner traditionnel qui suit les
grandes premières parisiennes. Ayant par avance refusé les invitations de ses
amis en prévision de ce dîner, il se retrouve seul, à la fois triste et
heureux après le triomphe, et rentre mélancoliquement chez lui. Après les
applaudissements, la vie reprend tranquillement son cours et dès le lendemain,
Sauguet retrouve son emploi clé secrétaire. Bonheur et malheur de la condition
d'artiste... Ce ballet, qui permet véritablement à Henri Sauguet de
s'affirmer en tant que compositeur de musique reconnu, va également lui
permettre bientôt de quitter son emploi, sans intérêt autre que matériel,
pour se consacrer à la musique. Il utilise alors ses talents et son temps en
devenant un redouté et redoutable critique musical (dans L'Europe nouvelle, Le
Jour ou encore La Revue, hebdomadaire). Ce ballet marque aussi le point de
départ clé la brillante carrière de chorégraphe de Georges Balanchine.
La Chatte est jouée plus de cent fois en deux ans et sa carrière
prometteuse n'est interrompue que par la mort de Diaghilev en 1929. Celui-ci,
dont l'instinct une fois de plus ne l'a pas trompé, a lui-même reconnu qu'il
s'agissait du plus grand des succès des Ballets russes depuis Le Spectre de la
rosé. Pour Sauguet, cette œuvre confirme sa vocation clé compositeur de
ballet, genre qui convient si bien à sa musique naturellement dansante.
Histoire du ballet - David
L'année suivante, André Doderet lui propose d'écrire un ballet ayant pour
thème les péripéties de David contre Goliath, d'après la Bible. Le
projet est en cours lorsqu'il apprend au compositeur qu'Ida Rubinstein souhaite
monter un spectacle à l'Opéra chaque saison et veut son propre répertoire.
Cette ancienne étoile des Ballets russes, non seulement interprète mais
créatrice et mécène, décide en effet de créer sa propre compagnie et
s'adresse principalement aux musiciens, chorégraphes et décorateurs
découverts par Serge de Diaghilev : Ravel, Stravinsky, Auric, Massine,
Nijinska, Alexandre Benois.
Henri Sauguet se rend donc chez la danseuse, dans son hôtel de la place des
États-Unis décoré par Léon Bakst, pour lui présenter le David en chantier.
« Une entrevue avec celle qui avait incarné Saint Sébastien, avec celle qui
avait rendu célèbre Schéhérazade de Rimski-Korsakov aux Ballets russes,
celle qui était si mystérieuse, fascinante, d'une étrange et comme
surprenante beauté à la fois Burne-Jones et Botticelli, était on s'en doute
extrêmement intimidante. »
Elle commande le ballet à Sauguet avec, à l'appui, une somme conséquente.
A ce sujet, une histoire peu banale, et sans doute unique, lui arrive. Après
l'avoir très bien payé, Ida Rubinstein le convie chez elle à déjeuner et lui
dit : « En réglant les notes des copistes, je me suis aperçue qu'ils
gagnaient plus que les compositeurs. Ce n'est pas normal ; alors voici un
supplément. » Et, en même temps, elle lui donne un chèque.
Le jeune compositeur simplifie son écriture musicale et conçoit sa
partition comme une suite de chromos dépouillés à l'extrême, dans le style
« images d'Épinal », et en contraste absolu avec le décor d'Alexandre Benois,
conforme à son style fait de grandes fresques. Cette musique simple et
linéaire est très fidèle à son esthétique de l'époque, presque banale.
Alors que le ballet La Chatte et la partition elle-même sont restés
célèbres, David ne remporte à sa création, le 4 décembre 1928 à l'Opéra
de Paris, qu'un succès mitigé, sous la baguette de Waller Straram. Il est vrai
que ce chef d'orchestre n'apprécie pas la partition, d'où quelques
tiraillements avec le compositeur. Plus tard, Inghelbrecht, admirateur
quant à lui de la partition, devait la donner souvent en concert.
Une autre mésaventure marque le soir de la première. Pourtant applaudi, le
compositeur ne peut venir saluer sur scène : en sortant de sa loge, il se cogne
la tête et s'évanouit !
L'opinion de Serge de Diaghilev sur cette soirée sera nuancée : « Sauf le
ballet David, mis en scène par Massine, où l'on pouvait discerner une certaine
construction chorégraphique, toutes les antres œuvres [montées par Ida
Rubinstein, à savoir Le Baiser de la fée d'Igor Stravinsky et La Princesse
Cygne de Rimski-Korsakov] ne sont que chaos dénué de toute imagination
créatrice et de la moindre idée nouvelle. »
| |
|