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Les LivresLa supplicationTchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse
Plus que les chiffres et les prédictions écologiques incalculables, l'auteur veut crier les bouleversements humains et les déchirements profonds d'une population qui n'a pas été assez entendue et qui pourtant fait figure de sombre exemple pour la planète entière. S'attacher à décrire l'inconcevable est une tâche presque impossible: " Il s'est produit un événement pour lequel nous n'avons ni système de représentation, ni analogies, ni expérience... Plus d'une fois, j'ai eu l'impression de noter le futur" dit-elle. Un soldat, envoyé dans l'horreur résume pathétiquement: "je me tais. Personne ne trouve les mots qui me feraient répondre. Dans ma langue à moi... Personne ne comprend d'où je suis revenu... Et il m'est impossible de le raconter". Le seul moyen était pourtant de laisser parler les témoins avec leurs mots et leurs références. Ainsi nous pouvons voir par leurs yeux et ressentir avec eux, dans leur chair et leur esprit, le cheminement inéluctable de la destruction atomique : "Cette pluie tiède d'avril... Depuis sept ans je pense à cette pluie... Les gouttes roulaient comme du mercure. On dit que la radiation n'a pas de couleur, mais les flaques étaient vertes ou jaunes, fluorescentes.... Je suis allée dans la zone dès les premiers jours... Je me souviens, nous nous sommes arrêtés dans un village et j'ai été frappée par le silence. Pas d'oiseaux , aucun son... Pas un bruit dans les rues....D'accord, les maisons étaient vides, les gens étaient partis, mais tout s'était tu : il ne restait pas un seul oiseau... Coupure radicale, il y a l'avant et l'après Tchernobyl . En toile de fond, c'est l'ancienne société soviétique qui s'écroule avec ses références permanentes et vaines à la guerre, à l'ennemi extérieur et au sacrifice glorieux . Un des sauveteurs raconte: "On nous disait que nous devions vaincre. Mais vaincre qui? L'atome? La physique? L'univers? ..Il y avait des articles qui parlaient de conscience élevée et de bonne organisation, du drapeau rouge qui flottait au-dessus du quatrième réacteur quelques jours après la catastrophe. Il flamboyait. Au propre: un mois plus tard, il était rongé par la radiation." Mais le cœur de l'œuvre est l'être humain avec sa foi, ses doutes, ses petitesses, sa désespérance et son irrépressible besoin d'aimer. Lioussia, veuve d'un pompier des premiers instants, est encore torturée: "A l'hôpital quelqu'un m'exhorte: vous ne devez pas oublier que ce n'est plus votre mari, l'homme aimé, qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n'êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main ! Et moi, comme une folle : Je l'aime! Je l'aime.." Svetlana Alexievitch, journaliste et écrivain biélorusse, a toujours écrit pour que les mythes officiels laissent enfin la parole aux oubliés de l'Histoire, ce qui lui a valu de nombreux ennuis avec le pouvoir. Elle a publié notamment "Les cercueils de zinc" dédiés aux soldats d'Afghanistan et une étude sur les suicides liés au chaos des repères sociaux en Russie : "ensorcelés par la mort". Elle a elle-même contracté un cancer lors de ses enquêtes sur les lieux irradiés mais continue son oeuvre de témoignage, comme ce jeune soldat envoyé pour décontaminer la zone : " Avant notre départ, on nous a prévenus que les intérêts de l'Etat exigeaient le maintien du secret sur ce que nous avions vu. A part nous, personne ne sait vraiment ce qui s'est passé là-bas. Nous n'avons pas tout compris, mais nous avons tout vu." La supplication - Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse de Svetlana Alexievitch - Editions J.C Lattès 268 pages - 119 FF - 1998 Pour Russie.net, Dimitri de Kochko
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