«C'était une calme soirée de juin. J'étais assis à la terrasse de ma
datcha et me délectais du silence tombant avec le soir sur la campagne. Tout à
coup, j'entendis des sons dont l'origine m'était invisible. je me levais et
accourus à l'aile d'où provenaient les sons. Devant moi sur l'escalier du
perron était assis un paysan, Antipe, qui jouait de la balalaïka! J'avais
déjà vu auparavant cet instrument dans des boutiques mais je n'en avais jamais
vu jouer. J'étais abasourdi par les capacités rythmiques et l'originalité des
procédés de jeu et ne pouvais en aucun cas concevoir comment un instrument si
médiocre d'aspect et si imparfait, muni seulement de trois cordes, pouvait
produire tant de sons! Je me souviens alors, que tel un fer porté au rouge, une
idée se vrilla dans ma tête: jouer soi-même et porter le jeu de la balalaïka
à sa perfection!»
La balalaïka que prit en main Andréïev ne valait pas trente kopecks;
construite par un moujik artisan, en bois de sapin et de bouleau, sa table
était percée en son milieu de plusieurs ouïes. Trois cordes en boyau dont
deux à l'unisson (mi) et une à la quarte supérieure (la) s'attachaient à la
tête de l'instrument passant au-dessus d'un manche muni de cinq frettes en
boyau et d'une table d'harmonie triangulaire. Le jeune Andréïev commença à
en jouer et à faire des recherches sur les origines de cet instrument dont le
timbre si caractéristique, si russe, l'avait enchanté.
La balalaïka était surtout jouée dans la partie centrale et septentrionale
de la Grande-Russie, que l'on appelait ainsi jadis pour la distinguer de la
Petite-Russie, l'Ukraine. Son apparition daterait de la deuxième moitié du
XVIIe siècle. Voici l'histoire de ses origines émise par les savants
ethnomusicologues et autres organologistes.
Le Tsar Alexis Mikhaïlovitch (1629-1676), le deuxième de la dynastie des
Romanov, promulgua par un oukase, en 1648, l'interdiction de jouer ou de
détenir tout instrument de musique. Les skomorokhi, ces saltimbanques,
bardes, aèdes, bouffons et ménestrels qui avaient toujours été invités à
toutes les fêtes villageoises ou seigneuriales, y compris à la Cour du Grand
Prince Sviatoslav au XIe siècle ou au "Palais des Divertissements du
Souverain" d'Ivan le Terrible au XVIe, étaient les premiers visés et
persécutés. Leurs couplets satiriques contre le Pouvoir et l'Église les
firent condamner à la bastonnade et à l'exil. Leurs instruments furent
brûlés en de gigantesques autodafés. Les histrions se turent. Mais le peuple
russe, si doué musicalement, ne pouvait pas vivre sans instrument. Apparaît
alors la balalaïka, issue vraisemblablement de la domra.
La forme triangulaire, le procédé de jeu à main nue, le nom même voulaient
ne rappeler en rien la domra interdite. Le mot balalaïka provient des verbes
russes: balakat' balagourit' balamoutit' boltat' qui signifient bavarder,
baliverner, babiller, plaisanter, cancaner, dire des taquineries. Bref, un
instrument pas sérieux, à ne pas prendre au sérieux par les autorités.
La première mention écrite se trouve dans un mandat d'amener, découvert en
1968, et qui date du 13 juin 1688, où les Stréltsy gardant la Porte de laouza
à Moscou, notifient que «deux moujiks, Savka Fiodorov et Ivachko Dmitriev,
montés sur une télègue chantaient à tue-tête en jouant de la balalaïka».
Une deuxième mention écrite de la main même de Pierre le Grand en 1715,
dénombre et dénomme dans son "Registre" quatre balalaïkistes dont
le Prince Obolenski. Les balalaïkas piriformes, hémisphériques, puis
triangulaires, car plus faciles aussi à construire, seront décrites par de
nombreux voyageurs, ethnologues, écrivains et peintres russes ou étrangers. En
1721, F. Bergholz nous décrit l'instrument et confirme l'engouement que lui
portent toutes les classes de la société russe du XVIIIe siècle. J. Stählin
écrit que la balalaïka est jouée surtout par la "populace" mais
aussi par les nobles, tel ce «jeune homme d'une famille de notables qui
jouait les mélodies des arias italiennes récentes et chantait en
s'accompagnant avec élégance sur cet instrument». Il ajoute: «Ce
n'est pas facile de trouver en Russie une maison où sur cet instrument un jeune
ouvrier ne joue pas ses bagatelles aux servantes. Cet instrument se vend
partout, mais ce qui fait qu'il est aussi répandu, c'est qu'on peut le
fabriquer soi-même». Plus tard, Pouchkine, Lermontov, Maïkov,
Dostoïevski, Tolstoï, Tchékhov, Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovski,
Boulgakov, etc., seront les plus illustres écrivains russes à décrire la
balalaïka, son timbre, son jeu. Ainsi dans les Âmes mortes de Gogol: «une
courge de Moldavie, une de ces calebasses dont on fait en Russie les
balalaïkas, légers instruments à cordes, joie et orgueil des casse- cœurs de
vingt ans, qui les pincent doucement avec forces œillades et sifflets à
l'intention des belles filles à la gorge blanche, empressées à les écouter».
En
1762, le fondateur du théâtre russe, F. Volkov invitera un ensemble de
balalaïkas aux cérémonies du Couronnement de Catherine II la Grande. A la
Cour, dans les maisons seigneuriales des hauts dignitaires, il est fréquent
d'assister à des concerts où violon, balalaïka, flûte, trompette jouent
ensemble. Le répertoire évolue grâce à des virtuoses dont le premier
historiquement est Ivan Khandochkine (1747-1804), le Paganini russe, violoniste,
guitariste, chef d'orchestre et compositeur qui jouait sur un potiron dont
l'intérieur était tapissé de cristal pilé, ce qui lui donnait un son pur et
argentin. Le manche était sans frettes, permettant à ce violoniste émérite
d'interpréter des mazurkas, des valses, des polonaises et des variations sur
des thèmes russes qui mettaient dans une rage musicale des mélomanes aussi
avertis que furent Potemkine et Narychkine! Un autre violoniste, I. lablotchkine
(1762-1848), un courtisan, fut l'élève de Khandochkine à la balalaïka.
D'autres eurent leurs heures de gloire tels M. Khrounov, V. Radzivilov, N.
Lavrov, P. Baïer, A. Paskine. La balalaïka accompagne l'air du meunier dans
l'opéra Le meunier, le sorcier, le trompeur et le marieur de Marc Sokolovski
créé en 1779.
Mais comme de nombreux instruments populaires russes, le XIXe siècle verra
la balalaïka peu à peu disparaître. «Méprisée par tous, elle ne
s'entend plus que dans lape- nombre des écuries et sous les portes cochères»,
écrit B. Babkine.
«Tu as réchauffé auprès de ton cœur généreux la balalaïka
orpheline. Grâce à ton amour, elle grandit et se mua en une splendide beauté
russe dont les charmes subjuguent le monde entiers» Ainsi s'adressait
Fiodor Chaliapine (1873-1938) à Andréïev, le "père de la
balalaïka" qui sut la restaurer, la perfectionner, la faire construire en
famille, de la piccolo à la contrebasse, la doter d'un répertoire, l'inclure
dans son Orchestre Grand-Russien. Depuis, de grands virtuoses, balalaïkistes,
tant en Russie qu'ailleurs, lui donnèrent ses lettres de noblesse et
l'ouvrirent à un répertoire très large, faisant briller sur les scènes les
plus prestigieuses les procédés de jeu (pinces, frappés, trémolo, vibres et
autres combinaisons) et son timbre si propices à rendre la nostalgie, la
sauvagerie, le lyrisme, la chaleur et l'humour qui caractérisent si bien les
Russes. C'est pour cette raison que la balalaïka est le symbole de la musique
traditionnelle russe. Le procédé de jeu le plus employé, le "briâtsanié",
est hérité d'un autre instrument encore plus antique, les gousli,
au timbre tout aussi merveilleux.