Andréïev n'a jamais voulu introduire l'accordéon dans son célèbre
orchestre, bien qu'il eut joué à la perfection et depuis tout jeune de la
garmochka "tchérépachka", sorte de concertina diatonique. Après sa
mort, l'Orchestre Grand-Russien et tous les autres orchestres de type similaire
se virent dotés de la famille ou des représentants de la large famille des
garmochkas, baïanes et akkordéones.
Garmon'
garmônika, garmôchka, autant de dénominations, quand elles ne sont pas encore
spécifiées par leur région, de l'accordéon diatonique à boutons: Toulskié,
Kassimovskié, Bologoïskié, Saratovskié, Elétskié, Livénskié, Niévskié,
Moskovskié, Sibirskié garmoniki, etc. Un an après sa création, l'accordion,
inventé par l'Autrichien C. Dieman, est importé à la foire de Nijni-Novgorod
en 1830. Il va être reconstruit, russifié par Sizov, Tchouikov, Vorontsov,
Emilianov. La production sera limitée d'abord à Toula où l'on fabriquait les
samovars. Puis, chaque région créera sa propre garmochka en la modifiant
quelque peu.
Ainsi naissent les khrômki, les tchérépâchki, etc.
D'ultimes améliorations seront ajoutées par Bakanov, Béloborodov, Stériigov,
pour donner l'akkordéone à clavier, dont les basses sont à boutons.
Son système est du type tiré-poussé pour chaque note différente. Un soufflet
en tissu coloré ou en carton fort, des armatures métalliques, des sommiers en
bois, des lamelles en alliage, des poignets en cuir, des ornements en argent,
marqueterie ou nacre en font un instrument attrayant. Le timbre est bonifié,
mais les modes diatoniques en faisaient au début un instrument étranger aux
modes russes purs, lydiens, doriens et surtout mixolydiens.
En
1870, le chromatisme est installé. En 1907, Orlanski-Titarenko propose de
donner le nom du barde légendaire Boïan à cet accordéon chromatique
proche de l'orgue, le baïan, ou baïane, qu'il vient de
construire. Il est enrichi à la main droite de quatre octaves et de registres
variés; à la main gauche, de six rangées générant cent bassettes à
déclenchement et aux accords préparés et il est construit en famille du
piccolo à la contrebasse. Glazounov, Ippolitov-Ivanov, Nogaïev, Zolatarev, bon
nombre de compositeurs écrivent pour ces instruments et leurs virtuoses
concertistes, garmonistes et baïanistes.
Garmonikas russes: de Elets, de Saratov, de Tcherepovets. La musique
instrumentale russe, dont les origines sont intimement mêlées aux rites
païens des Vieux Slaves puis à l'influence byzantine, prend son essor en
Russie kiévienne au Xe siècle. Le peuple russe, si doué musicalement, ne
pouvait vivre sans instruments, comme en témoignent bien des documents anciens
et tout spécialement cette miniature du Psautier de Khioudov (XIIIe siècle).
L'étude que l'on vient de lire a voulu mettre en lumière une richesse trop peu
connue.
Cette tradition musicale, à la fois artisanale et artistique, s'est
considérablement enrichie au cours des siècles et, aujourd'hui encore, elle
constitue un vivant témoignage de la valeur de cette création populaire ou de
ce folklore. On peut même dire que cet art musical du peuple russe tout comme
l'artisanat instrumental qu'il implique, constituent un irrécusable témoignage
de son riche passé.
Il a semblé éclairant d'en dresser un tableau quelque peu détaillé sinon
exhaustif pour mieux en faire connaître la richesse, la variété et
l'originalité. Car, s'il n'est pas question de réduire l'art musical russe à
sa composante populaire, il ne faudrait pas sous-estimer l'importance et la
qualité de cette source majeure de la tradition artistique de la Russie d'hier
et d'aujourd'hui.