Alexandre Sergueevitch Pouchkine et la Musique de Tchaïkovski
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) n'appartient pas au "Groupe des Cinq". Il n'en demeure pas moins une des figures majeures de la musique russe.
Comme tel, il ne pouvait pas ne pas utiliser la lyrique de Pouchkine dans ses opéras. On ignore généralement qu'il entreprit de composer un opéra d'après Boris
Godounov dès 1863, soit six ans avant Moussorgski. Il n'en reste qu'un duo entre "Marin" et le "faux Dimitri". A part cela, aucun trait commun entre
Moussorgski et lui, même leur nationalisme est différent. Chez l'un et l'autre, il témoigne de double
visage de la Russie, si bien représenté dans l'aigle bicéphale des armoiries.
Moussorgski représente la Russie millénaire, celle de Moscou ; celle de Tchaïkovski, de la Russie de Pierre le grand, ouverte sur l'Europe mais tout aussi originale comme
l'est Saint-Pétersbourg, ville à nulle autre pareil. La Russie de Moussorgski s'enracine dans son passé pour sauvegarder son originalité, celle
de Tchaïkovski caractérise le mal de son temps, celui du romantisme finissant avec ses passions exacerbées, son goût du plaisir, son culte de l'ennui, de la névrose. Paradoxalement, elles se rejoignent toutes les deux en Pouchkine. A l'opposé de
Moussorgski, Tchaïkovski fuyait tout réalisme descriptif, ne s'attachant pas aux détails "picturaux" ni à l'action, mais cherchait à traduire fidèlement le réalisme des émotions et les états affectifs pour lesquels il inventa une nouvelle forme de récitatifs.
Tchaïkovski renouvela avec Pouchkine en composant Mazeppa. Il n'était pas à l'origine de ce choix mais avait accepté un livret que Karl Davidov, directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg avait demandé à l'écrivain Viktor Bourenine d'après Poltava de Pouchkine. Sa composition dura de l'été 1881 à mai 1883, ce qui témoigne des difficultés que rencontrait
Tchaïkovski quand il ne participait à l'élaboration de son livret. Il ne put donc s'empêcher d'apporter quelques changements à celui qu'on lui imposait, pour le rendre plus conforme au texte de Pouchkine.
Ayant commencé sans enthousiasme, il fut bientôt pris de passion jusqu'à l'obsession, sans doute à cause de "Maria" déchirée entre l'amour filial pour son père et l'amour sensuel pour le traître "Mazeppa". Injustement méconnu en Occident, cet ouvrage jouit d'une grande popularité méritée dans les pays slaves, par les très belles pages musicales qu'il contient. En 1859,
Serov lui aussi, s'était quelques temps intéressé à Poltava. Il commença un opéra qu'il n'acheva pas. Il ne nous en reste que quelques mesures du chœur final. L'idée de mettre en musique Eugène
Onéguine, roman en vers
de Pouchkine, lui avait été suggérée par une amie. Elle lui avait d'abord paru invraisemblable, mais après lecture du texte original, il fut conquis et bâtit un scénario dont Constantin Chilovsky dut faire un livrer.
L'intrigue d'Eugène Onéguine est toute simple, voire inexistante. Une jeune fille pure, "Tatiana" s'éprend d'un indifférent blasé et sceptique. Lorsque celui-ci s'éprend à son tour d'elle, il est trop tard. Le héros - qui est un anti-héros - est l'incarnation de "l'homme de trop", ce Russe que la culture occidentale a
coupé de l'esprit du peuple et des réalités. Tchaïkovski à qui l'on reprochait le manque d'effets scéniques et le peu d'action de son opéra, répondit que la poésie
de l'ensemble, l'aspect humain et la simplicité du sujet servis par un texte génial, « compensaient largement ces défauts. »
Nombreux sont ceux qui considèrent Eugène Onéguine comme le chef d'œuvre lyrique de
Tchaïkovski. C'est en tous les cas l'opéra le plus joué du répertoire russe, devançant même Boris Godounov, tous les deux nés à l'origine de l'imagination de
Pouchkine.
Dans l'un et l'autre cas, le choix du sujet avait été bon. Eugène Onéguine est parfois reconnu comme le premier roman russe de ce nom. Il touche
toujours autant les Russes qui voient dans Eugène Onéguine leur « musée intérieur » (comme dit Michel R. Hofmann). Ainsi sous le régime soviétique, ceux qui ne célébraient pas leur saint Patron, fêtaient le "jour de Tatiana", l'héroïne étant devenue l'incarnation de la jeune fille russe. Créé le 29 septembre 1879, au Théâtre Maly de Moscou, par des élèves du Conservatoire, comme l'avait désiré le compositeur, ce fut un échec. On reprocha à
Tchaïkovski d'avoir commis un sacrilège en mettant en musique le plus populaire des poèmes de Pouchkine ; et comble d'horreur pour lui qui
détestait Wagner, on lui reprocha d'avoir été wagnérien.
Tchaïkovski attendit six ans pour renouer avec Pouchkine, presque par hasard. En effet, en 1887, Ivan Alexandrovitch Vsévolojsky, directeur des théâtres impériaux avait commandé au compositeur et chef d'orchestre Nicolas Sémionovitch
Klenovsky (1853-1915) de lui composer un opéra d'après La Dame de Pique une nouvelle de Pouchkine publiée en 1834. Klenovsky commença la composition puis récusa en mars
1888. Le livret avait été confié à Modeste Ilitch Tchaïkovski. Il proposa le sujet a son frère qui ne fut cas intéressé. Le succès de la nouvelle avait depuis longtemps dépassé les frontières et la nouvelle de nombreuses fois traduites. Jacques Halévy
(1799-1862) l'avait mise en musique sur un livret d'Eugène Scribe, dans l'irrespect le plus total de l'action, changeant même le nom des personnages. En 1862, Franz Von Suppé (1819-1895) en avait fait une opérette : Die Kartenschagerin (La
Tireuse de Cartes), qui n'avait guère été plus fidèle a. Pouchkine.
Un an et demi plus tard, Vsévolojsky qui tenait à son projet, revint à la charge et cette fois réussit à convaincre
Tchaïkovski d'en faire un grand opéra à la française, dans le genre de Carmen. Ayant accepté, le compositeur partit pour travailler à
Florence, loin des distractions et des amis, se passionna et acheva en quelques mois l'opéra qui fut créé le 7 décembre suivant au
Mariinsky. Comme dans Eugène Onéguine, les deux frères prirent des libertés avec le livret, avançant l'action d'un
siècle environ pour situer l'action sous le règne de la grande Catherine . L'atmosphère restait pourtant très pouchkinienne mais l'opéra avait gagné en intention dramatique par des scènes ajoutées. D'une quarantaine de pages, les
Tchaïkovski firent un spectacle de deux heures trois quarts. Malgré des changements dans les rôles des deux principaux héros, "Hermann" et "Lisa", l'histoire resta celle d'un jeune homme livré a. son destin, es fatum qui poursuivait
Tchaïkovski dans sa vie et dans son œuvre. Bien sûr, la critique toujours aussi ignorante, reprocha à l'ouvrage d'être « une bonne musique (...) gaspillée pour des personnages totalement inintéressants. » II n'en demeure pas moins un des ouvrages les plus intéressants du compositeur et même de l'opéra.