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Interview avec M. de Kochko

Dimitri de Kochko, journaliste et réalisateur de films documentaires sur la Russie et la CEI. Président de l'association France-Oural

Russie.net - Que signifie pour vous ce voyage du président Poutine?

Dimitri de Kochko : Il était temps qu'il se fasse. Les relations franco-russes ont subi un net coup de froid ces derniers temps. Le président Poutine depuis son élection a déjà visité tous les voisins de la France et a ostensiblement évité Paris. En gros, les relations franco-russes qui étaient franchement excellentes politiquement (mais malheureusement pas économiquement) ont commencé à tiédir depuis l'intervention de la France aux cotés des autres membres de l'OTAN contre la Yougoslavie. Cet engagement n'a pas été compris du tout du coté russe où l'opinion s'est demandée où était l'intérêt de la France dans cette affaire.
Là-dessus, la France a pris une position en pointe pour exclure la Russie (ça a du moins été perçu comme ça par le coté russe) du Conseil de l'Europe en raison de la politique menée par l'État fédéral en Tchétchénie. Comme les relations politiques étaient bonnes, cette position a été perçue comme une trahison par une bonne partie de l'opinion russe et pas seulement par les autorités.
Puis sont arrivés les blocages des comptes de l'ambassade de Russie et de la Représentation commerciale suite aux plaintes de la société suisse Noga dont l'affaire est pour le moins peu claire. Avec, en pointe, la saisie du Sedov l'été dernier où il semble qu'il y ait eu aussi des implications de politique intérieure russe.

Russie.net - Mais tout cela semble s'améliorer ?

Dimitri de Kochko - L'actuelle visite de Poutine intervient alors qu'un processus de nette amélioration se dessinait déjà depuis quelques semaines. Peut-être que des positions communes sur l'Irak, sur les projets stratégiques de relance de course aux armements de la part des États-Unis, voire sur le Proche-Orient et maintenant peut-être la Yougoslavie, ont contribué à encourager les autorités des deux cotés à calmer le jeu des malentendus, fussent-ils juridiques et "indépendants des pouvoirs politiques".
Diplomatiquement, les deux parties sont, je crois, conscientes que la Russie et la France ont besoin de s'entendre et que c'est là un axe essentiel pour préserver les chances d'un monde presque multipolaire où les partenaires des États-Unis pourraient au moins de temps en temps faire valoir leur différence, voire préserver par endroits une culture et des modes de réflexion qui ne soient pas ceux de Disneyland...
Des gens qui sont comme moi engagés professionnellement et dans une action associative dans les relations franco-russes ont évidemment vu des retombées négatives ces derniers mois et ne peuvent que se réjouir de cette amélioration.
Je crois qu'il ne faut pas craindre de rappeler ces faits pour en tirer quelques leçons pour l'avenir. Sinon les relations seront en permanence tributaires de coups de yo-yo impossibles à gérer.

Russie.net - Quelles leçons par exemple ?

Dimitri de Kochko - A l'excellence des relations politiques d'avant Kosovo ne correspondaient pas des relations économiques denses et solides. L'actuel réchauffement devrait être l'occasion d'un nouveau départ. Le coup de froid pourrait avoir permis d'éclaircir certaines choses et de dépasser pour de bon les propos de convenance qu'on entendait trop souvent. Les rencontres franco-russes actuelles qui sont moins complaisantes et plus concrètes peuvent le laisser penser.

Russie.net - Vous pensez qu'il est possible aujourd'hui d'envisager de travailler avec la Russie ?

Dimitri de Kochko - Le renouveau politique et le rajeunissement qui en est résulté devrait tout de même garantir une stabilisation politique, juridique et fiscale à peu près crédible en Russie. L'allègement administratif demandera sans doute encore du temps mais avec de bons partenariats on devrait pouvoir travailler. Le rebond économique réel que connaît la Russie devrait favoriser la possibilité d'implantation et d'investissements directs profitables.
Les expériences françaises des 20 à 30 ans d'après-guerre en matière juridiques et de systèmes bancaires et de crédits centralisés ou semi-étatisés, notamment en matière d'aide à l'agriculture ou aux PME peuvent servir aux Russes qui semblent être un peu revenus des adeptes des écoles ultra-libérales d'outre-Atlantique.
Ils ont d'ailleurs su se tirer pas si mal des conséquences de la crise financière. Évidemment, le prix du pétrole les a aidé mais le redressement avait commencé quand le pétrole n'était encore qu'au dessous de 20 dollars le baril. En tout cas, les exigences qu'ont pu formuler le FMI et la BM n'ont pas été suivis et heureusement selon certains économistes.

Du coté des entrepreneurs français, la situation s'est éclaircie aussi: on sait maintenant qu'il ne faut plus travailler comme à l'époque soviétique et attendre des garanties de l'état central. On sait aussi qu'il vaut mieux ne pas être seulement exportateur vers la Russie si l'on vise la pérennité et qu'il vaut mieux investir et profiter de certains avantages de coûts qu'on peut y trouver aussi bien pour le marché intérieur que pour une éventuelle réexportation (vers le reste de la CEI notamment).
Une constante en revanche: il faut faire attention au partenaire qu'on choisit mais il est faux de dire qu'il est impossible d'en trouver d'honnêtes et corrects, comme on l'a entendu quelquefois en France.
Au niveau de notre association France-Oural, nous estimons que les ONG françaises intervenant en Russie et qui ont de bonnes implantations régionales sont un point d'appui irremplaçable et précieux pour aider à des prospections ou au moins des recherches de partenaires et pour apporter une information fiable sur la situation générale dans les grandes régions russes.

Russie.net - Vous avez Lettres d'Oural pour votre part ?

Dimitri de Kochko - Oui, c'est ce que nous faisions (eh oui faisions) avec les Lettres d'Oural pendant cinq ans jusqu'en novembre 98. Mais le "default" russe et le krach du système bancaire ont eu raison de cette publication et le réseau de correspondants mis en place n'attend qu'un modeste financement pour reprendre du service.
De ce point de vue, on peut évidemment souhaiter que la francophonie s'intéresse à de telles publications. Que les programmes TACIS européens soient plus accessibles aux ONG notamment françaises. Que les autorités françaises mettent en place une façon de les aider à coordonner leurs efforts car le résultat profiterait à tout le monde. Actuellement, nous ne pouvons pas vraiment accéder à Bruxelles alors que des ONG britanniques ou allemandes plus grosses le peuvent. Et les financements privés sont peu pratiqués en France, ce qui nous met en position défavorable aussi. Sans compter les contradictions sur les financements des associations avec les retards de paiement des crédits alloués et l'interdiction de subventionner le fonctionnement pourtant indispensable.

Russie.net - Qu'attendez-vous de la visite ?

Dimitri de Kochko - Cela ne nous éloigne pas tant que ça de la visite de Poutine. Elle va marquer un net réchauffement. Des accords vont être signés. Mais c'est de leur application concrète sur le terrain que dépendra la solidité des futures relations franco-russes. Même pour tempérer ce que raconte la presse et dont se plaignent quelquefois les intervenants en Russie : la presse (qu'elle soit russe ou française) ne parle toujours pas des trains qui arrivent à l'heure. Mais plus vous serez nombreux à voir sur le terrain, plus les propos se nuanceront d'eux mêmes.
Pour contribuer à notre modeste niveau à aider aux implantations, nous travaillons avec le consultant français Sofracop au montage de Maisons de l'Europe en Oural. D'une façon plus générale, on peut se réjouir que la COFACE va améliorer sa politique grâce à une notation meilleure du risque-pays de l'OCDE. Et l'évolution de cette dernière dépendra de l'efficacité des Russes à procéder aux réformes que tout le monde souhaite. Bref, c'est sur ces terrains là qu'il faudra guetter les résultats de la visite de Poutine dans les mois qui viennent.

Russie.net - La dernière question traditionnelle : surfez vous sur les sites Internet?

Dimitri de Kochko -Quand j'ai le temps, bien sur. Et le votre est dans mes favoris!


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