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9 mai 1945 - 9 mai 2000 : 55ème ANNIVERSAIRE DE LA VICTOIRE COMMUNE SUR LE FASCISME

L'ENIGME DU PLAN JOUKOV
Lev Bezymenski, Ria-"Novosti" - "Temps Nouveaux"

Le plan mis au point par Joukov - qui était, en 1941, chef de l'Etat-major général de l'Armée Rouge - et destiné à conjurer l'invasion hitlérienne demeure, aujourd'hui encore, un véritable casse-tête pour les historiens. Les énigmes commencent par le fait que le document ne porte pas de date. Il n'est pas signé, non plus, bien que les deux personnes qui auraient dû le signer soit nommément désignées. Il s'agit du Commissaire du peuple à la Défense, le maréchal S. K. Timochenko, et du chef de l'Etat-major général, le général d'armée G. K. Joukov. La résolution de Staline ne figure pas, non plus, sur ce document.
Nous l'avons maintenant entre nos mains. C'est une note de quinze pages. Des cartes y sont adjointes, dont l'une est datée du 15 mai 1941. Ce qui permet d'établir que l'ensemble du document n'est pas antérieur au 15 mai.
Joukov rapporte que l'Allemagne a déjà déployé 230 divisions d'infanterie, 22 divisions blindées et 20 divisions motorisées. Parmi elles, 86 divisions d'infanterie, 13 divisions blindées et 12 divisions motorisées sont déjà massées le long des frontières de l'URSS. Joukov, qui décrit le déploiement allemand, estime possible le déclenchement d'une attaque surprise allemande contre l'Armée Rouge et propose la chose suivante: "pour y parer et pour défaire l'armée allemande, j'estime indispensable de ne laisser en aucun cas l'initiative des actions au commandement allemand, de devancer l'ennemi dans le déploiement et d'attaquer l'armée allemande au moment où elle sera en phase de déploiement et n'aura pas encore eu le temps d'organiser le front et la coordination entre les différentes armes.

Des objectifs sidérants

Dans l'idée de Joukov, le principal coup préventif porté en direction de Cracovie - Katowice devait couper l'Allemagne de ses alliés méridionaux (c'est-à-dire la Roumanie et la Hongrie). Il aurait signifié la défaite de l'armée allemande à l'est de la Vistule et sur l'axe de Cracovie, un débouché sur la rivière Narew et la prise du secteur de Katowice (autrement dit, de la Silésie industrielle). Ce projet paraissait en soi grandiose, car il nécessitait pratiquement de liquider tout le dispositif offensif rassemblé par Hitler (et estimé à 91 divisions par Joukov). Un dispositif qui était en réalité encore plus puissant. L'Armée Rouge devait pratiquement traverser toute la Pologne de l'est au sud-ouest pour déboucher sur les frontières mêmes de l'Allemagne. Les troupes allemandes étaient en même temps coupées des Balkans, du pétrole roumain en premier lieu.

Mais ce n'était que le premier objectif. Le plan stipulait:
"Avoir pour objectif stratégique suivant: en lançant une offensive, à partir du secteur de Katowice, vers le nord ou le nord-ouest, écraser les grandes forces du Centre et du flanc Nord du front germanique, et s'emparer du territoire de l'ancienne Pologne et de la Prusse orientale".
150 à 160 divisions soviétiques devaient non seulement effectuer en combattant une marche colossale pour traverser toute la Pologne de l'est au sud-ouest, mais encore déboucher sur les frontières de la Prusse orientale (500 bons kilomètres!). La marche devait s'achever par la prise de la Prusse orientale, bastion du Reich allemand. Il était proposé, au total, que les fronts Nord, Nord-Ouest, Ouest et Sud-Ouest regroupent 136 divisions d'infanterie, 44 divisions blindées, 23 divisions motorisées et 7 divisions de cavalerie (soit un total de 210).
Pourquoi Joukov a-t-il opté pour cette proposition audacieuse?

Un discours au Kremlin

Après la guerre, j'ai eu la grande chance de rencontrer le maréchal et d'avoir une conversation avec lui. J'ai senti combien grande était sa douleur lorsqu'il parlait de l'époque d'avant-guerre, du soin qu'il avait mis à vouloir prouver à Staline la réalité de la menace allemande. Il l'avait fait à plusieurs reprises au début de 1941, au printemps tout particulièrement, lorsque les services de renseignement faisaient état de tous les préparatifs allemands. Mais Staline pensait qu'il restait encore un peu de temps pour souffler en paix.
Le 5 mai 1941, pourtant, on eut l'impression que tout avait changé. Dans la salle du Grand Palais du Kremlin, Staline déclara devant les diplômés des académies militaires:
"La politique de paix est une bonne chose. Nous avons mené une politique de défense pendant un certain temps, jusqu'à ce que nous ayons ré-armé notre armée. Mais maintenant que nous avons comblé notre armée en matériel adapté à un combat moderne, nous devons désormais passer de la défense à l'offensive. Passer de la défense à une politique militaire d'opérations offensives".

Que se serait-il passé si...

Que se serait-il passé si Staline avait approuvé le plan Joukov et si l'Armée Rouge était passée à l'offensive quelque part au début de 1941?
Une telle offensive aurait été inattendue pour les Allemands. A l'Etat-major général allemand, on ne se contentait pas de prédire, on regrettait même que "les Russes ne nous rendront pas le service de l'offensive" Dans une directive en date du 22 janvier 1941, l'Etat-major général prévoyait une tactique défensive de l'Armée Rouge sur les frontières. Quant, au mois d'avril 1941, le chef de l'Etat-major hongrois demanda leur avis à ses collègues allemands - les Russes n'allaient-ils pas lancer des opérations actives? - il lui fut répondu que le général de corps d'armée Halder jugeait les opérations sur la frontière russe purement défensives. Juste avant l'attaque, le commandement allemand se demanda si les Russes n'allaient pas porter un coup préventif. Le même Halder répondit le 6 juin 1941 que le déploiement russe pouvait revêtir un caractère tout à la fois préventif et défensif. Qu'il fallait donc attendre des intentions défensives...
Ainsi, les Allemands ne s'attendaient pas une offensive préventive de la part de l'Union Soviétique. Ce que Joukov savait lui aussi. Mais voici ce que Joukov ne savait ni ne pouvait savoir.
Quand il supposait qu'en frappant au sud-ouest, il porterait un coup au "coeur" de la future offensive allemande et quand il partageait cette opinion avec Staline, il ne savait pas qu'il se trompait, et qu'il se trompait lourdement. En réalité, le dispositif allemand était différent: son "coeur" ne se trouvait pas au sud, mais au centre. Selon une directive datée de janvier 1941, le principal groupe d'armées "Centre" (général feld-maréchal von Bock) se composait de 24 divisions et de 2 détachements de blindés (alors que le groupe "Sud" ne comportait que 10 divisions d'infanterie et 1 détachement de blindés). Cette répartition des forces resta en vigueur jusqu'au 22 juin.

Ainsi, le front Sud-Ouest, en direction de Cracovie, Lublin et, plus loin au sud-ouest, aurait automatiquement "exposé" son flanc nord au feld-maréchal Bock. Par contre, le front Ouest du général Pavlov n'aurait rien pu opposer à la principale frappe en direction de Minsk et, plus loin, de Moscou, des Pays baltes et de Leningrad. Les calculs de Joukov pensant que les Allemands lanceraient dans leurs opérations 86 divisions d'infanterie, 13 divisions blindées et 12 divisions motorisées laissent tout aussi dubitatif. En réalité, elles furent au nombre de 153, et chacune était plus forte qu'une division soviétique.

Au total, si le plan du 15 mai 1941 avait été mis en oeuvre, l'Armée Rouge aurait pu subir un revers encore plus grand qu'après le 22 juin. Les ambitions irréalistes du plan soviétique auraient été multipliées par le nombre réel des soldats, des blindés et des avions allemands. En pénétrant en "territoire étranger", les troupes soviétiques auraient laissé pratiquement à découvert leur propre territoire.

Le sort du plan

Les historiens militaires russes continuent de diverger sur la question du sort réservé aux propositions de Timochenko et de Joukov. La bataille est alimentée, entre autres, par le fait qu'aucun document ne consacre le rejet formel du plan. Des données sont produites, qui montrent une accélération des transferts de troupes après le 15 mai (surtout dans la région militaire de Kiev), d'autres mesures vont dans le sens d'un renforcement du dispositif frontalier. Ces mesures sont particulièrement soulignées par les partisans de V. Rezoun-Souvorov, qui déclarent sans le moindre fondement que l'Armée Rouge était prête, le 6 juillet 1941, à franchir la frontière et à entamer une gigantesque croisade de libération.

Naturellement, de nouvelles unités avaient été transférées à la hâte en provenance de l'arrière. Mais leurs directives de combat ne faisaient nullement mention de combats "préventifs" imminents. Naturellement, le poste de commandement de la région militaire de Kiev avait été rapproché de la frontière et installé à Ternopol. Mais les directives éditées à l'attention de cette même région interdisaient de la manière la plus stricte le franchissement de la frontière étatique "sans instructions particulières". Aucune instruction particulière n'était parvenue, même à l'aube du 22 juin. Et ainsi de suite...

La seule trace perceptible laissée par le plan Joukov (et le chef de l'Etat-major général pouvait s'en réjouir), c'était la levée du "tabou" sur la disposition relative à la frontière. Les directives militaires commencèrent à évoquer une possible attaque prochaine. On a récemment rendu publique une série de directives émises par le Commissaire du peuple et l'Etat-major général à l'intention de tous les secteurs frontaliers dans la période avril - début juin 1941. Tous ces secteurs devaient être prêts à repousser une attaque allemande. Il leur était enjoint:
- d'empêcher toute intrusion aussi bien terrestre qu'aérienne de l'ennemi;
- de couvrir solidement la mobilisation, la concentration et le déploiement des troupes par une défense acharnée des fortifications le long de la frontière de l'Etat;
- de déterminer le caractère de la concentration et du dispositif ennemi par tous les moyens du renseignement.

Les secteurs devaient réfléchir à une défense et non à une attaque. Tous ces plans devaient être présentés le 25 mai. On peut en déduire que les troupes n'avaient ainsi reçu aucune mission de préparer une frappe préventive. Et, à plus forte raison, une quelconque attaque générale contre l'Allemagne le 6 juillet 1941!


Extrait des "Actualités Russes" - Avec l'aimable autorisation du Centre d'information près l'Ambassade de la Fédération de Russie en France.


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