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Taman

Dans les environs de Novorossisk il faut absolument visiter la petite ville de Taman, une station balnéaire qui porte le nom d'une nouvelle écrite par M. Lermontov. Un musée unique est consacré au génie de la littérature russe: comme vous le savez les musées dédiés à Lermontov sont peu nombreux en Russie, il est mort très jeune et en menant une vie d'officier, il n'avait pas beaucoup de lieux d'attache. Une des raisons supplémentaire pour ne pas manquer cette visite!

Taman, dit Lermontov, est la plus "misérable" petite ville de toutes les villes maritimes de Russie. "Le héros de notre temps", le même officier bouillant que tout à l'heure, y arrive un soir. Pour logement, il ne trouve plus qu'une cabane au bord de la mer, habitée par une vieille femme, un aveugle de quatorze ans et une mince jeune fille. L'officier (nommons-le tout de suite, puisque nous ne le quitterons plus : Piétchorine), n'arrivant pas à s'endormir, regarde par la fenêtre. Il aperçoit le gamin qui descend vers la mer par un sentier escarpé, un gros paquet sous le bras. Intrigué, il le suit, la main serrée sur son poignard : la tempête se lève, l'aveugle rejoint la rive où se trouve déjà la jeune fille, une barque s'approche à force de rames... Cette histoire de contrebandiers, n'est-elle pas encore un écho de l'époque des « jambes courtes », quand l'enfant, tout palpitant d'effroi au récit de sa nourrice, se blottissait contre la chaleur rassurante du poêle?

C'est ici qu'on regrette de n'en savoir pas plus sur la vie de Lermontov. Une chose est sûre pourtant : il perdit sa mère à trois ans, son père à dix-sept ans. Ce père, il en avait été séparé par sa grand-mère maternelle, qui l'élevait. 

On dit que le duel où il fut tué à vingt-sept ans fut peut-être un assassinat déguisé. Mais si c'était un suicide déguisé? Si Lermontov, fils sans père, enfant sans virilité, n'avait pas supporté son impuissance? Il est étrange que Piétchorine, à la fin du Héros de notre temps, lorsqu'il apprend que ses adversaires ont tendu un guet-apens pour le tuer, ne cherche pas à réagir, et s'apprête à mourir sans défense. Il est étrange aussi que les commentateurs de Lermontov ne relèvent pas cette attitude passive, cette résignation masochiste. Les historiens insistent, à juste titre, sur les circonstances politiques dans lesquelles fut écrit Un héros de notre temps. 

 Jusqu'en 1825, la jeunesse russe avait l'espoir, sinon de renverser le despotisme tsariste, du moins de régénérer la Russie par la circulation des idées libérales. Après la conspiration réprimée de décembre 1825, et le durcissement du régime sous la férule de Nicolas Ier, tout espoir fut banni. 

Le roman de Lermontov, justement, dont l'action se déroule entre 1827 et 1833, refléterait le désenchantement, le désarroi de la nouvelle génération. 

Mais Lermontov, de par les événements personnels de son enfance, n'était-il pas au départ un homme brisé, un homme aux jambes trop courtes pour espérer atteindre le bonheur sur terre?



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