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Lermontov- extrait de "Taman"
Ayant entendu le tintement des grelots, le factionnaire, un cosaque de la mer Noire, s'écria avec la voix stridente d'un homme brusquement réveillé : « Qui va là? » L'adjudant sortit du poste. Je leur expliquai que j'étais officier et rejoignais mon détachement, et je réclamai un logis. Le caporal nous conduisit à travers la ville. Mais partout où nous nous présentions, les izbas étaient déjà occupées. Il faisait froid, je n'avais pas dormi depuis trois nuits; j'étais exténué. Je finis par me fâcher. "Mène-moi chez le diable, si tu veux, brigand ! pourvu que j'aie un gîte.
La pleine lune éclairait la toiture de roseaux et les murs blancs du logis qui m'était destiné. J'aperçus dans la cour une seconde masure, plus petite et plus vieille encore que la première, et qui était entourée d'une muraille de galets. Elle se dressait sur le rivage abrupt au bas duquel les vagues écumaient avec un bruit sourd. La Inné contemplait paisiblement l'élément agité mais soumis, et à sa lumière je distinguai assez loin du rivage deux bateaux dont les noirs agrès, pareils à des fus d'araignées, se dessinaient nettement sur le fond pâle de l'horizon... " II y a des bateaux, me dis-je, je partirai donc demain pour Guélendjik. " J'avais pour ordonnance un cosaque de la Ligne. Lui ayant donné l'ordre de prendre ma valise et de congédier le cocher, j'appelai le patron. Silence. Je frappe. Silence. Que signifie cela? Je vois enfin apparaître un gamin de quatorze ans à peu près.
Elle s'ouvrit toute seule, et une odeur d'humidité me prit à la gorge. Je frottai une allumette soufrée et la mis sous le nez du gamin, éclairant deux yeux blancs. Il était aveugle, aveugle de naissance. Il se tenait immobile devant moi, et je me mis à examiner les traits de son visage. J'avoue que j'ai de fortes préventions contre tous les aveugles, borgnes, sourds, muets, bancals, manchots, bossus etc. J'ai remarqué qu'il y a toujours un rapport étrange entre l'extérieur de l'homme et son âme : on dirait qu'en perdant un de ses membres, l'âme se trouve privée en même temps de certains sentiments. Je me mis donc à examiner le visage de l'aveugle; mais que prétendez-vous lire sur une physionomie privée d'yeux?... Je le regardai longuement avec une certaine pitié, quand soudain un sourire à peine perceptible glissa sur ses lèvres minces; et, je ne sais pourquoi, il me produisit l'impression la plus désagréable. Le soupçon surgit en moi que cet aveugle n'était pas aussi aveugle qu'il le paraissait. En vain je me disais qu'il était impossible de simuler des taies. Et puis, à quelle fin? Mais que voulez-vous? Je suis souvent enclin aux soupçons. « Tu es le fils du patron?
Mais moi, je ne pouvais dormir : je voyais toujours devant moi le gamin -aux yeux blancs. Une heure s'écoula ainsi. La lune éclairait la fenêtre, et ses rayons jouaient sur le sol en terre battue de la cabane. Soudain une ombre traversa la bande lumineuse qui s'étendait à travers la chambre. Je me soulevai et regardai par la fenêtre. Quelqu'un passa de nouveau es courant, et disparut Dieu sait où. Je ne pouvais supposer qu'il était descendu par le rivage escarpé, et néanmoins il n'avait pu faire autrement. Je me levai, passai mon bechmet, pris mon poignard et sortis très doucement de la cabane. Je vis l'aveugle, et me cachai derrière la palissade; il passa devant moi d'un pas sûr mais prudent, un gros paquet sous le bras, et, se dirigeant vers le port, il s'engagea dans un sentier étroit... Extrait de " Taman' ", une nouvelle de l'écrivain russe Lermontov à lire et à relire, disponible dans toutes les bonnes librairies.
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